|
Sonate
pour piano
Herbert Henck, piano
ECM Records 1621 ( 1999)
C'est au début des années soixante-dix
que j'ai entendu parler pour la première fois
de Jean Barraqué et de sa Sonate pour piano,
grâce à Richard Toop, musicologue anglais
et assistant au Conservatoire de Cologne de Karlheinz
Stockhausen, lequel venait tout juste d'être nommé
professeur. Toop était le médiateur idéal
- large d'esprit, toujours au courant des nouvelles
tendances musicales, érudit, il prêtait
en outre généreusement ses livres et ses
disques. Son domicile est vite devenu le lieu de rencontre
des étudiants qui, comme moi, s'intéressaient
à la musique contemporaine.
Lors de l'une de ces rencontres, il fut question
de la Sonate de Barraqué, mais sans que l'oeuvre
soit davantage analysée ou interprétée,
en ma présence du moins. J'ai appris plus tard
seulement que Toop avait rédigé, à
cette époque même, une minutieuse introduction
à l'enregistrement de Roger Woodward. Barraqué,
décédé en août 1973 à
l'âge de 45 ans, avait assisté à
l'automne 1972 à l'enregistrement par Woodward,
et, pendant longtemps, cet enregistrement fut, avec
celui d'Yvonne Loriod (le premier, en 1957) et celui
de Claude Helffer (1969, également en présence
du compositeur), l'un des trois seuls documents sonores
de l'oeuvre disponibles sur le marché.
J'ai commandé la partition de la Sonate quelque
temps plus tard ; j'en avais gardé un souvenir
positif, et sa taille spectaculaire, sa complexité
singulière et ses qualités musicales me
séduisaient. Après une attente interminable,
j'avais enfin l'édition imprimée entre
les mains, mais je me trouvais aussi en présence
d'une autre difficulté. Toop en son temps avait
déjà mis en garde contre les erreurs que
renfermait l'édition, et j'étais assez
désemparé à l'idée de trouver
une partition sans faute.
Ecrire aux pianistes que je ne connaissais pas personnellement
et qui avaient déjà travaillé ou
enregistré la Sonate me paraissait maladroit
et j'hésitais à confier ce travail de
correction à un concurrent potentiel. Dans un
premier temps, je ne pouvais guère que parcourir
la partition ou, lors de la retransmission de l'enregistrement
par Claude Helffer à la radio, tenter péniblement
de suivre - pour ne parvenir qu'exceptionnellement à
démêler suffisamment vite cet entrelacs
de voix et de rythmes. Un journaliste de la radio, réputé
pourtant ouvert, et avec lequel je parlais de la Sonate,
me découragea encore un peu plus par son jugement
: certes il trouvait le morceau intéressant et
le savait apprécié des milieux théoriques,
mais il lui reprochait aussi un côté gris
et monotone, une préférence pour les registres
intermédiaires et une âpreté générale.
L'oeuvre resta de nouveau sur une étagère
sans que j'y touche. Puis, en décembre 1994,
après que Josef Anton Riedl m'eut lancé
plusieurs invitations dans le cadre du festival «
Neue Musik Milnchen » dont il était l'organisateur,
je me remis à cette Sonate de Barraqué.
Riedl accepta aussitôt ma proposition ; il appréciait
la musique expérimentale du début des
années cinquante et connaissait le travail de
Barraqué. De plus, l'interprétation de
la Sonate avait toujours valeur de rareté et
s'inscrivait bien dans le concept de la manifestation.
D'un commun accord, la date du concert fut fixée
au 4 décembre 1995, et le hasard d'une invitation
par Thomas Adank à Berne devait me donner l'occasion
de rejouer l'oeuvre deux jours plus tard au Kunstmuseum,
dans le cadre de la série « TonArt ».
De nouveau, je devais affronter le problème
que posaient les erreurs de la partition, mais la perspective
d'un concert imminent me donna une énergie nouvelle.
Pour commencer, j'ai essayé de savoir par l'éditeur
italien d'origine, Bruzzichelli à Florence, si
une nouvelle édition de la Sonate était
sortie depuis la première parution en mai 1966,
si entre-temps un index des fautes avait été
établi ou si l'on pouvait m'indiquer des spécialistes
en mesure de m'aider. Mais ni par la Société
italienne des droits d'auteurs, ni directement, il m'a
été possible d'apprendre ne serait-ce
que si l'éditeur existait encore ou ce qu'était
advenue sa succession.
Craignant encore de passer par la filière
des pianistes qui m'avaient précédé,
je me suis mis à sonder les références
littéraires disponibles. A part quelques brefs
essais, je possédais l'édition allemande
(Rowohlt) de la monographie illustrée de Claude
Debussy par Jean Barraqué, le livre sur Barraqué
publié en 1993 dans la série « Musik-Konzepte
», ainsi que le numéro spécial que
la revue française « Entretemps »
avait sorti sur Barraqué en 1987 et dans lequel
le compositeur Joël-François Durand avait
effectué une analyse précise de la Sonate.
C'est là que j'ai également découvert
une Chronobiographie détaillée, établie
par Rose-Marie Janzen et signalant en note l'existence
d'une Association Jean Barraqué priant le lecteur
de son soutien dans la compilation de témoignages
sur la vie du compositeur. Une adresse y était
jointe (54, rue Monsieur-le-Prince, 75006 Paris).
J'obtins le numéro de Rose-Marie Janzen par
les renseignements internationaux, et contactai parallèlement,
également par téléphone, Heinz-Klaus
Metzger, l'éditeur avec Rainer Riehn de «
Musik-Konzepte», qui devait certainement connaître
les spécialistes de Barraqué : Metzger
me confirma que Rose-Marie Janzen était la personne
à laquelle il fallait s'adresser. Elle avait
fait la connaissance de Barraqué dès 1960
par l'intermédiaire de Claude Helffer et représentait
désormais l'Association Jean Barraqué,
laquelle comptait ou avait compté plusieurs musiciens
célèbres, parmi lesquels Pierre Boulez,
Henri Dutilleux, Klaus Huber, Gyôrgy Ligeti, Witold
Lutoslawski, Olivier Messiaen, Henri Pousseur et Gunther
Schuller.
Rose-Marie Janzen, qui à mon grand soulagement
parlait couramment l'anglais et l'allemand, connaissait
parfaitement les problèmes théoriques
de la Sonate et s'avéra par la suite un soutien
indispensable. J'appris ainsi que l'éditeur Aldo
Bruzzichelli, industriel et mécène florentin,
était décédé et que les
droits sur les ceuvres de Barraqué avaient été
cédés à l'éditeur allemand
Bärenreiter, à Kassel. Par ailleurs, un
musicologue berlinois, Heribert Henrich, était
en train d'achever une thèse sur Barraqué
et travaillait à une nouvelle édition
de la Sonate, pour laquelle il avait déjà
microfilms et manuscrits.
|
 

|
Or il n'existait pas encore de tirages des
films et les déchiffrer sur des appareils de
lecture était pénible ; Marie-Rose Janzen
se présenta donc à la Bibliothèque
nationale de Paris, qui détenait les manuscrits
de Barraqué, et accéléra la commande
qui, en temps normal, peut durer très longtemps.
Au début du mois de septembre 1995, j'obtenais
à titre de prêt une copie de la partition
originale de la Sonate de Barraqué et pouvais
commencer à comparer les deux textes. Je relevai
toutes les différences que je trouvais entre
l'édition imprimée et le manuscrit ou
tout ce qui me semblait curieux ; et lorsque je reçus,
en novembre, la copie de la première partition
de la Sonate complète de Barraqué, je
pus élargir mon analyse. Toutefois, je m'étais
mis deux mois auparavant à travailler sur l'instrument
afin de me familiariser le plus tôt possible avec
les difficultés techniques spécifiques
à l'œuvre.
Heribert Henrich, le spécialiste berlinois
avec lequel la correspondance se poursuivait, m'avait
apporté entre-temps une aide précieuse.
En effet, il avait établi une première
liste de fautes qu'il m'avait remise à titre
confidentiel. Connaissant parfaitement la composition,
son contexte biographique et historique, il était
à même d'expliquer bon nombre de divergences
entre l'édition imprimée et les manuscrits
que les non spécialistes (comme moi) ne remarquent
pas immédiatement. Michael Tôpel enfin,
des services éditoriaux de Bärenreiter,
me copia certains fragments du manuscrit qui montraient
bien la transcription au millimètre près
de passages rythmiques complexes.
Le travail sur cette Sonate de 44 pages fut plus
ardu que ce que j'avais pensé. Bien que familier
de la musique sérielle (des oeuvres pour piano
de Boulez ou Stockhausen, par exemple) qui présente
une notation rythmique exigeante, les problèmes
rencontrés allaient par moment au-delà
de ce que je connaissais. La répartition graphique
inexacte des notes, souvent en contradiction avec le
calcul mathématique des valeurs, rendait la tâche
encore plus délicate. J'ai donc vérifié
presque tous les rythmes de l'oeuvre et les ai modifiés
par endroit avec du correcteur blanc ou de l'encre,
afin de ne pas être troublé, en jouant,
par une image déformée. Après avoir
passé tout le texte en revue, je me trouvais
avec 125 pages manuscrites de corrections et de représentations
rythmiques.
Certaines questions restèrent sans réponse
et il fallut à plusieurs reprises choisir entre
deux interprétations. Les erreurs à l'impression
n'étaient certainement pas toujours le fait du
copiste qui, manifestement, s'était escrimé
à copier littéralement le manuscrit sur
l'épreuve imprimée. Elles étaient
aussi dues au compositeur lui-même qui refusait
systématiquement toute relecture de contrôle
et qui, en raison aussi de sa forte myopie, confiait
volontiers ce travail à son élève
Bill Hopkins.
D'un point de vue musical, la Sonate réunit
des tendances opposées. Les modes de composition
alternent entre rigueur et liberté ; ils se distinguent
aussi par une configuration différente des tempos
et des registres. Dans l'ensemble, l'agencement est
marqué par la confrontation entre un mouvement
rapide et un mouvement lent de même importance.
Le mouvement rapide, cependant, intègre de plus
en plus des plages de lenteur, et le mouvement lent
des plages de rapidité, de sorte que les antagonismes,
globalement, trouvent un équilibre. Le morceau
se termine sur une monophonie dans un tempo intermédiaire,
avec une série dodécaphonique dont la
configuration de base régit l'architecture tonale
de l'oeuvre tout entière.
En principe, j'avais libéré les mois
précédant la première exécution
de la Sonate, mais, pour des raisons matérielles,
je fus contraint à plusieurs reprises d'interrompre
le travail d'étude. Notamment pour préparer
la création de « etwas (lied) » d'Antoine
Beuger, dans le cadre des » Donaueschinger Musiktage
» en octobre 1995. Beuger, compositeur néerlandais,
insérait dans quasiment toutes ses ceuvres récentes
des zones d'attente, des pauses de plusieurs minutes
parfois, dont la teneur me paraissait, sans que je puisse
dire pourquoi, différente de démarches
comparables chez John Cage. Le silence me sémblait
ici non seulement influencé mais carrément
défini par les structures sonores de la composition
qui délimitaient les pauses de part et d'autre,
et le mutisme de la musique devenait une fenêtre
acoustique sur un autre espace acoustique, celui propre
à l'auditeur.
Cette expérience, à laquelle la reproductibilité
de l'enregistrement conférait une qualité
particulière, traversa en quelque sorte mon interprétation
de la Sonate de Barraqué. Elle me conforta du
moins dans ma volonté de concevoir d'une manière
extensive une section de cellules sonores s'éloignant
toujours plus les unes des autres, et d'augmenter jusqu'à
près d'une demi-minute neuf pauses à peine
perceptibles et notées symboliquement comme points
d'orgue. J'imaginais que le silence croissant (au début
du dernier tiers du premier mouvement) pourrait faire
figure de passage, pour préparer à l'ampleur
du deuxième mouvement qui enchaîne presque
imperceptiblement sur le premier, après une brève
césure qui efface la forme globale de la composition
plutôt qu'elle ne la souligne. Ici, les tempos
et pauses indiqués engourdissaient véritablement
la musique, pour laisser poindre de plus en plus des
formes figées d'une beauté, d'un calme
et d'une limpidité cristallines.
A la fin du travail de répétition,
j'avais l'impression que le déroulement de cette
Sonate (plus de 45 minutes) ne laissait à aucun
moment transparaître trop de théorie ou
pas assez d'expressivité ; partout, on pouvait
ressentir la même affabilité musicale,
une même énergie et élan créateur,
la même ardeur de l'esprit. J'avais découvert
une oeuvre à laquelle j'aurais été
bien en peine d'en comparer une autre du répertoire
pour piano.
Herbert Henck Deinstedt, du 4 au 19 janvier 1997
Traduction: Martine Passelaigue
|