Jules Massenet
Chérubin

Comédie chantée en 3 actes
Livret de Francis de Croisset et Henri Cain
Créé à l'Opéra de Monte-Carlo le 14 février 1903
http://www.musicologie.org/Biographies/m/massenet.html

 


Jules Massenet


Francis de Croisset


Henri Cain

Acte 1
Un salon (sorte de "temple d'amour". Le fond complètement ouvert sur la terrasse du château, où aboutit le haut d'un escalier qui monte du parc.   Tous les serviteurs du château, hommes, femmes et la valetaille, entourent Jacoppo, le précepteur de Chérubin, surnommé le Philosophe, qui les harangue.)

LE PHILOSOPHE
(à haute voix)
Servantes,

3 SERVANTES
(3 sopranos)
Voilà!

LE PHILOSOPHE
... bonnes et lingères,

3 AUTRE SERVANTES
(3 mezzo-sopranos)
Voilà!

LE PHILOSOPHE
Serviteurs, valets, marmitons,

3 SERVITEURS
(3 basses, en gross voix)
Voilà!

LE PHILOSOPHE
Boulangères et fromagères,

6 SERVANTES
Voici! Voici! Voici! Voici!

LE PHILOSOPHE
Cuisiniers à triple menton,
Qu'avez-vous préparé pour fêter votre maître,
Car Chérubin n'est plus un page aux cheveux blonds.
(fièrement)
Il porte depuis hier, plus déluré qu'un reître,
L'épée en bon acier qui sonne à ses talons.

SERVANTES et SERVITEURS
Vivat! Vivat! Vivat! Vivat!

LE PHILOSOPHE
(galamment)
Dans un instant Chérubin va paraître.

SERVANTES et SERVITEURS
(entre eux joyeusement)
Vivat! Dans un instant Chérubin va paraître!
vivat! vivat! vivat! vivat!

LE PHILOSOPHE
Entendons-nous
Entendons-nous avant que de tous les côtés
Nous arrivent ses invités.
Entendons-nous!

SERVANTES et SERVITEURS
(très affaires)
Avant que de tous les côtés
Nous arrivent ses invités.
Voilà! voilà Voilà! voilà! Voilà! voilà!
(3 basses, avec volubilité)
Dindes, dindons et dindonne aux
Gravitent autour de nos broches.
(3 ténors, avec volubilité)
Et la fournaise des fourneaux
Les dore comme des brioches.
(6 servantes, répétant avec volubilité)
Les dore, dore comme des brioches.

LES SERVITEURS
Les dore, dore comme des brioches! des brioches!
Nous avons fait ratisser
Sarcler, émonder, tailler
De long en large, de large en long!

 

LES SERVANTES
Dans nos cuisines nous glaçâmes
Deux cents sorbets...
Mille pralines!
Deux cents sorbets...
Mille pralines!
Deux cents sorbets,
Mille pralines!

LE PHILOSOPHE
(qui, depuis un instant, s'est bouché les oreilles)
Chut! vous m'assourdissez!
Vous m'assourdissez!!

SERVANTES et SERVITEURS
(renchérissant encore)
Et le parc est comme un salon!
Oui! le parc est comme un salon!
Nous avons râtissé,

LE PHILOSOPHE
Chut! Aie!

SERVANTES et SERVITEURS
Nous avons tout taillé,
Dindons et dindonneaux sont
comme des brioches! des brioches! des brioches!
Voilà! voilà! voilà!

LE PHILOSOPHE
Vous m'assourdissez! Vous m'assourdissez!
(essayant de crier plus fort que tous afin d'être écouté)
Mes camarades, mes braves camarades.
Sachez l'autre motif qui vous rassemble ici.
Pour qu'en ce jour vous fêtiez Chérubin, fier de ses premiers grades,
Votre jeune seigneur, à tous ici présents,
Veut rendre un bienfaisant hommage:
Aux serviteurs il fait doubler les gages.

SERVANTES et SERVITEURS
(avec ravissement)
Ah!

LE PHILOSOPHE
Et fait remise aux paysans
D'un an de dîme et de fermages!

SERVANTES et SERVITEURS
(avec une folie joie)
Vivat! vivat! vivat! vivat! Chérubin! Chérubin!
(la ronde folle s'éloigne en criant)
Vive Chérubin!
(cris prolongés; au loin, encore fort:)
Vive Chérubin!
(Pendant que les cris s'atténuent et que le Philosophe, sur la terrasse, écoute avec ravissement le nom de Chérubin que ces braves gens acclament, le Comte, le Duc et le Baron sont entrés. très loin)
Vive Chérubin!
(Ne pas suivre la déclamation qui se terminera avec le musique.)

LE DUC
(d'un air vexé)
Vive Chérubin!
Ma parole on n'entend plus que ce cri là!

LE COMTE
(froidement)
Toute la canaille raffole de ce maudit garnement là!

LE BARON
(ironique, au Philosophe, qui vient et qui salue.)
Mes compliments, monsieur le Philosophe,

LE COMTE
Votre élève est un fier vaurien!

LE DUC
(les bras au ciel)
Dilapider ainsi son bien!

LE COMTE
C'est la ruine! la catastrophe!

LE PHILOSOPHE
Il est généreux, voilà tout!

LE COMTE
(sèchement)
Il est fou, monsieur, il est fou!
(Le Comte hausse les épaules et sort. Le Philosophe reste bouche bée.)

LE BARON
(au Duc, avec mauvaise humeur)
Dire que j'ai quitté Grenade
Pour faire honneur au nouveau grade...
De ce petit hurluberlu.

LE DUC
(se moquant de lui)
C'est ta femme qui l'a voulu.

LE BARON
(d'un air contrit)
C'est ma femme qui l'a voulu!

LE DUC
(à lui-même, d'un air vexé)
Et moi... c'est ma pupille!
(à part)
Pour ce galopin...

LE BARON
(à part)
Chacune s'enflamme... mais qu'il prenne garde...

LE DUC
... ce vrai galopin!

LE BARON
(accentué)
Le mari regarde, le mari regarde...

LE DUC
(avec exagération)
... mais qu'il prenne garde...

LE BARON
(de même)
... et s'il se hasarde...

LE DUC
(légèrement et faisant le geste de pourfendre)
... à toi, Chérubin!

LE BARON
(même geste que le Duc)
... à toi, Chérubin!

LE DUC
... à toi, Chérubin!

LE BARON
... à toi, Chérubin!

LE DUC et LE BARON
... à toi, Chérubin!

LE PHILOSOPHE
(à part)
Pauvre Chérubin! Pauvre Chérubin!

LE DUC
(imitant le ton du Philosophe en le parodiant)
Pauvre Chérubin!

LE BARON
(au Philosophe sournoisement)
Mais qu'il prenne garde...

LE DUC
Ce vrai galopin...
Mais qu'il prenne garde! à toi, Chérubin!

LE BARON
Le mari regarde... le mari regarde...
Et s'il se hasarde... à toi, Chérubin!

LE PHILOSOPHE
Pauvre Chérubin!
(avec émotion)
Chérubin, quelle sera ta destinée en cette vie...
(Le Duc et Le Baron, en sortant: au Philosophe, en le lardant de coups d'épée imaginaires.)

LE DUC et LE BARON
... à toi, Chérubin! à toi, Chérubin! à toi, Chérubin!
(Ils disparaissent.)

LE PHILOSOPHE
Lorsque la gloire te viendra?
Obscur, si déjà l'on t'envie,
Hélas! qui plus tard t'aimera?

NINA
(survenant, joyeuse, et s'annonçant, vivement)
C'est moi, Philosophe!

LE PHILOSOPHE
(ravi, joignant les mains)
O destin!
(souriant)
Eh bien!
(avec une joie intime)
... la voilà ta réponse.
(changeant de ton, à Nina)
Où donc allez-vous?

NINA
(contrite)
Je renonce à le retrouver ce matin.

LE PHILOSOPHE
(malicieusement)
Nina, vous cherchez, je parie,
Ce Chérubin!
(au nom Chérubin, Nina sourit.)
Ce polisson!
(au mot de polisson, Nina a un cri de surprise indigné)
Ce garnement!

NINA
(révoltée)
Ah! c'est trop fort!

LE PHILOSOPHE
(faisant l'étonné)
Oh!

NINA
(furieuse, tenant tête au Philosophe)
Il est charmant, oui, monsieur!
Charmant et très brave.
Il n'a pas un front soucieux,
Mais faut-il déjà qu'il soit grave,
Quand la gaîté rit dans ses yeux!
Vous dites: c'est un polisson!
Mais je sais qu'il n'est que volage.
Et d'ailleurs, il aurait raison
D'avoir les défauts de son âge.
On le hait... insinuez-vous,
Prenez garde, c'est par rancune,
Car si plus d'un en est jaloux,
(avec un peu d'émotion)
C'est qu'il plaît sans doute à plus d'une.
(très chanté)
Il plaît, on ne sait pas pourquoi,
Il plaît dès qu'il dit quelque chose,
Et quand... timide... il devient coi...
Il plaît parce qu'il devient rose.
(plus chaleureux)
Puis, c'est l'ami que je défends
(plus accentué)
Et défendrai
(plus vibrant)
... plus que moi-même...
(Elle voit ce brave Philosophe qui, ravi, lui sourit, radieuse)
Mais je me fâchais... suis-je enfant!
(Nina tombe toute émue dans les bras du Philosophe qui l'embrasse.)
Vous l'aimez!

LE PHILOSOPHE
(avec élan et affection)
Oui, je l'aime!

NINA
Vous l'aimez... autant que je l'aime!... autant!
(Les deux amis de Chérubin restant ainsi un instant. Bruyants éclats de rire se rapprochant peu à peu; apeurée.)
Mon tuteur!
(gentil et suppliant)
Monsieur, devant lui oubliez ce que j'ai pu dire!
(Elle s'enfuit. Nouveau éclats de rire de Duc et du Baron qui arrivent tous deux par l'escalier du parc.)

LE DUC
(au fond)
C'est merveilleux!

LE BARON
C'est inouï!

LE DUC
(montrant le côté du parc en éclatant toujours de rire.)
Vraiment, c'est à mourir de rire!
(Les voix, les rires se rapprochent encore, puis tout à fait.)

LE DUC
Non. C'est trop drôle en vérité!

LE BARON
(s'avance en riant bruyamment; se pâmant)
Je pleure, Duc.

LE DUC
(de même)
Baron, j'en crève!
(rires)

LE PHILOSOPHE
(légèrement stupéfié)
Pourquoi donc cette hilarité?
(Nouveau éclats de rire.)

LE DUC
(au Philosophe)
Chérubin, ce fou,... (avec intention) Votre élève...
(éclats de rire)
Je ris tant que j'en dois m'asseoir...
(reprenant son récit)
A fait dépêcher hier au soir
Vers Madrid, à vitesse extrême,
Un courrier... (secoué par le rire) pour que ce soir même...
Vienne mimer, danser ici,
Devinez qui?

LE DUC et LE BARON
(insistant)
Devinez qui?

LE PHILOSOPHE
(tremblant un peu)
Mais... j'imagine...
Quelque histrion...

LE DUC et LE BARON
Non.

LE DUC
La première ballerine
Que toute l'Europe admira,

LE DUC et LE BARON
L'Ensoleillad de l'Opéra!

LE PHILOSOPHE
(ignorant)
L'Ensoleillad?

LE DUC et LE BARON
Oui!

LE BARON
(imitant l'Ensoleillad)
Celle qui danse comme on vole.

LE DUC
(de même)
Elle, Thaïs, Phyrné, Cypris, venir ici!
(bien chanté)
Sur ma parole, Chérubin est gris.

LE BARON
Il est gris.

LE DUC
Il est gris.

CHÉRUBIN
(entre et continue joyeusement la phrase du Duc et de Baron, épanoui)
Je suis gris.

LE DUC et LE BARON
(un peu gênés)
Lui!

LE PHILOSOPHE
(ravi)
Lui!

CHÉRUBIN
Je suis gris!
(fou de jeunesse)
Je suis ivre!
C'est le soleil qui m'a grisé,
C'est le soleil, je suis ivre!
Duc, je suis si content de vivre
Que je pourrais... vous embrasser.
J'ai dix-sept ans, cela me grise,
J'ai dix-sept ans!
Plus de tuteur! la liberté!
(avec volubilité)
Je veux faire tant de bêtises
Que vous serez épouvantés!
C'est le soleil qui m'a grisé...
(avec ravissement)
Je suis ivre!
(Il éclat de rire; avec aplomb)
Enfin, je vous le dis... en toute confidence,
Regardez ce billet!
Baron! Duc! venez voir...
L'Etoile de Madrid, la reine de la Danse,
L'Ensoleillad, enfin, (triomphant) nous arrive ce soir!

LE DUC
(suffoquant de surprise, de dépit et de colère)
Non! ce n'est pas vrai! c'est impossible!

LE BARON
(donnant son avis avec gravité)
Et d'abord, c'est inadmissible! grotesque!

LE DUC
(apoplectique)
C'est fou!

CHÉRUBIN
(affirmant)
C'est ainsi.
(Il relit avec délices le billet de l'Ensoleillad.)

LE DUC
(D'une voix étouffée par la colère, n'osant s'attaquer directement à Chérubin, et s'adressant au Philosophe qui ne sait que répondre.)
L'Ensoleillad... danser ici...
Mais c'est inouï de bêtise!
Montrez-moi, monsieur s'il vous plaît,
Le rideau...

LE BARON
(persifleur)
La rampe...

LE DUC
(s'épongeant)
La frise...

LE BARON
Les accessoires du Ballet?

LE DUC
(Haletant, tirant à lui le Philosophe ahuri.)
Pour danser le grand pas des Alcyons rebelles,
Où donc sont les portants, où donc sont les chandelles?

LE BARON
(sceptique, retournant le Philosophe de son côté)
Et la trappe, monsieur, pour danser Belphégor,
Car il faut une trappe à défaut d'un décor.

LE DUC
(congestionné, rouge, hors de lui. Même jeu pour le Philosophe qui virevolte et ne sait plus à quel saint se vouer)
Et pour mimer l'étoile éclairant les Rois Mages...

LE BARON
Où comptez-vous, monsieur, accrocher vos nuages?

CHÉRUBIN
(de la meilleure grâce du monde)
Oh! rassurez-vous, s'il vous plaît,
Nous n'aurons pas d'apothéose,
Point de grands pas, point de ballet,
(galamment)
Nous danserons tout autre chose.
(très rythmé; dans le vieux style)
Nous danserons, c'est bien mieux,
En dépit des modes nouvelles,
Les vieilles danses des aïeux.
(sans respirer)
Je n'en connais pas de plus belles!
Nous aurons pour décor mouvant
Le feuillage où Phœbé s'égare
Et, parmi la plainte du vent,
L'alerte chanson des guitares.
Point n'est besoin pour ces ballets
De portants, de frise ou de toiles.
Nous aurons le bois pour palais
Et pour chandelles les étoiles!
(Les invités de Chérubin arrivent sur la terrasse; on les voit se saluer, se pencher sur la balustrade pour mieux voir venir filles et garçons du village; on entend au loin le rythme des danses. Chérubin passe dans les groupes, salué par les hommes, regardé par les femmes, baisant la main aux plus jolies.)

LE DUC
(le plaignant)
Il est fou!

LE BARON
(avec compassion)
Le pauvre garçon!

LE PHILOSOPHE
(doucement)
Comme sa folie a raison!
(joyeux, à deux invités, désignant le lointain)
Accourez voir, don Sanche! les paysans! Ils ont leurs habits du dimanche! Ils dansent! écoutez!

CHÉRUBIN
(allant à la Comtesse qui vient de paraître)
Comtesse! Enfin!

LA COMTESSE
Tout doux!

CHÉRUBIN
(lui baissant les mains)
Ma marraine! je vous adore!

LA COMTESSE
(troublée)
Le Comte arrive! Taisez-vous!

CHÉRUBIN
(bas et vivement)
Non, il ne peut nous voir encore. Tout au fond du jardin, dans le vieux saule creux que la mousse décore j'ai glissé ce matin une lettre où je dis combien je vous adore.

LA COMTESSE
(émue)
Une lettre! (vivement) Mon époux! Taisez-vous!
(Le Comte arrive, toise Chérubin qui lui fait un beau salut. La Comtesse s'éloigne avec son mari.)

LA BARONNE
(barrant la route à Chérubin; elle respire des sels pour cacher son émoi.)
Ca, venez!

CHÉRUBIN
(s'inclinant très bas)
Quoi, Baronne?

LA BARONNE
(avec une compassion excessive)
O petit imprudent! Vous parlez bas à la Comtesse... Le Comte est fort jaloux pourtant. Je tremble pour votre jeunesse...

CHÉRUBIN
Trop bonne!
(La Baronne s'éloigne en poussant un petit soupir attendri et laissant Chérubin un peu étonné; puis, Chérubin se met à rire et court à Nina qui paraît.)

NINA
(très petite fille; à Chérubin)
Ah! Chérubin, c'est mal,
C'est mal... vous m'avez fait hier la promesse
De m'accompagner à la messe
Et l'on vous a vu à cheval!

CHÉRUBIN
(très gentil)
Hélas! c'est vrai.
Je ne puis feindre.
Mais puisque j'étais loin de vous
J'ai manqué un moment très doux,
Je suis par conséquent à plaindre.
(Chérubin regarde si on le voit. Comme tous les invités observent l'arrivée des paysans, il en profite pour essayer de prendre un baiser à la fillette, qui l'esquive en riant et se sauve en le menaçant gentiment du doigt.)

NINA, LA COMTESSE, LA BARONNE et LES INVITÉS
(avec plaisir)
Les paysans!

LE PHILOSOPHE & LES INVITÉS
(avec plaisir)
Ils vont danser!

LE DUC
(à part, désignant les paysans qui vont paraître)
Des paysans!

LE BARON
(avec dégoût)
Des paysans!

LE PHILOSOPHE
(avec satisfaction)
Les paysans! Ils vont danser!

LE DUC et LE BARON
(vexés)
Ils vont danser!

TOUS sauf CHÉRUBIN
Ils vont danser!
C'est amusant!
(Le Duc et le Baron, ironiques.)
C'est amusant!

CHÉRUBIN
(allant vers l'escalier du parc et s'adressant à ses vassaux; alerte, vivant)
Venez ici, les belles filles,
Venez ici avec les gas,
Car de si loin on ne voit pas
Briller vos yeux sous vos mantilles.
(Les gas et les filles envahissent la terrasse.)

LE PHILOSOPHE
(à part, radieux)
O mon Chérubin! O mon Chérubin!

LE DUC et LE BARON
(à part, même intention)
Des paysans! Ils vont danser!

NINA, LA COMTESSE, LA BARONNE, LES INVITÉS ET LES INVITÉS
Vive Chérubin! Vive Chérubin!

LE DUC et LE BARON
(à part, levant les épaules)
Il est notre hôte, il le faut bien!
(lugubres)
Vive Chérubin!
Fête Pastorale

NINA, LA COMTESSE, LA BARONNE, LES INVITÉS et LES INVITÉS
(en admiration, à Chérubin)
Bravo! Bravo! Bravo! Bravo!
Bravo! Bravo! Bravo! Bravo!
C'est ravissant!
C'est ravissant!

NINA, LA COMTESSE, LA BARONNE et LES INVITÉS
C'est exquis!

LES INVITÉS
Adorable, cher Marquis!
C'est ravissant! Adorable! Ravissant!
(Les garçons et les filles sortent en menant grand bruit.)

CHÉRUBIN
(à des Dames; galamment)
Pour vous on a dressé les tables.
(Les femmes remercient.)

LE DUC et LE BARON
(à eux-mêmes, réciproquement, très grognons)
Ce jeune homme est insupportable!
(Les Invités sortent sur un bruit joyeux de rires et de compliments. Musique au loin.)

VOIX
(sopranos et mezzo-sopranos; au loin)
Ah! ah! ah! ah!
(De douces musiques jouent dans le parc à l'apparition des Invités sur la terrasse. Chérubin va s'asseoir et s'évente de son mouchoir de dentelle.)

LE PHILOSOPHE
(radieux, à lui-même)
On chante, on rit. Tous sont contents.
A cette joie, à ce printemps,
Il n'est pas d'ennui qui résiste.
(Chérubin pousse un gros soupir.)
Quoi! Chérubin!
Te voilà triste.
(nouveau soupir)
Tout à l'heure encore si joyeux,
(affectueux)
Pourquoi des larmes dans tes yeux...
Et pourquoi, toi, si gai, fais-tu cette grimace?

CHÉRUBIN
(avec gravité)
Ma gaîté, Philosophe. est toute à la surface.

LE PHILOSOPHE
(stupéfié)
Pourquoi, juste ciel!

CHÉRUBIN
Je ne sais!

LE PHILOSOPHE
Quoi! l'on fête ton nouveau grade,
Tu vas de succès en succès...
D'où te vient donc ce sombre accès?

CHÉRUBIN
Ah! je sens que je suis malade!

LE PHILOSOPHE
Malade? Je suis interdit!

CHÉRUBIN
Oui, j'ai peur d'une catastrophe.

LE PHILOSOPHE
D'où souffres-tu, mon cher petit?

CHÉRUBIN
(gentiment triste)
Du coeur, mon pauvre Philosophe!
(câlin, enfantin et tendre)
Philosophe, dis-moi pourquoi
Mon coeur se dérobe
Quand j'entends à côté de moi
Le bruit d'une robe.
Dis-moi pourquoi je suis troublé
Et deviens tout pâle
Quand je vois le vent soulever
Les franges d'un châle.
Dis-moi pourquoi mon pauvre coeur
Sans raison qui vaille
Pour un ruban, une faveur,
S'étonne ou défaille...
Comment peut-on pour un chiffon,
Pour un bout d'étoffe
Etre ému d'un mal si profond...
(simplement)
Mon cher Philosophe?

LE PHILOSOPHE
(avec affection et une douce tristesse)
Petit, le mal qui te dévore
Je l'ai connu, voici longtemps.
Je voudrais en souffrir encore,
Car on n'en souffre qu'à vingt ans.
(avec une infinie tendresse)
Aime ton mal, petit.
Aime ton mal, petit.
Personne ne l'éprouva sans le bénir.
(avec une exaltation progressive)
Aime ton mal!
C'est ta jeunesse qui frissonne,
C'est l'amour et c'est l'avenir!

CHÉRUBIN
(très ému, palpitant et ravi)
Ah! Philosophe! quelle chance... quelle chance...

LE PHILOSOPHE
Aime ton mal, petit,

CHÉRUBIN
L'amour! c'était là mon tourment
C'était là ma démence?

LE PHILOSOPHE
Aime ton mal, petit.
C'est ta jeunesse qui frissonne...
C'est l'amour

CHÉRUBIN
Quelle lumière brusquement!
Au diable la mélancolie!
Ah! les bonheurs que j'entrevois!
(en mêlant un peu de gaminerie à ces élans, à cette fièvre.)
... et c'est l'avenir... c'est l'avenir!!
Je veux aimer, aimer à la folie,
Je veux aimer toutes les femmes à la fois!!

LE PHILOSOPHE
(à Chérubin, essayant de le retenir; avec une sage philosophie)
Contente-toi d'en aimer une...
C'est déjà d'un choix hasardeux.

CHÉRUBIN
(se sauvant; gaîment)
Mais déjà j'en aime au moins deux!

LE PHILOSOPHE
(Il lui lance de loin ces dernières paroles et regarde partir Chérubin par la terrasse, en hochant la tête.)
C'est que tu n'en aimes aucune!
(Le Comte entre, furieux, et s'adresse au Philosophe qui vient d'accourir au devant de lui.)

LE COMTE
(d'un ton sec et violent)
Où Chérubin se cache-t-il, le savez-vous?

LE PHILOSOPHE
(interdit et prudent)
Quoi?

LE COMTE
Si vous le savez, parlez.

LE PHILOSOPHE
Que de courroux!

LE COMTE
Parlez-vous?

LE PHILOSOPHE
Calmez, monsieur, votre colère...
Qu'a donc fait Chérubin qui puisse vous déplaire?

LE COMTE
Je veux le voir.

LE PHILOSOPHE
(hésitant)
Le voir? Puis-je à lui me substituer?

LE COMTE
Impossible, monsieur, je viens pour le tuer!

LE PHILOSOPHE
(bondissant)
Le tuer!

LE COMTE
Le gredin! Il ose se permettre
D'envoyer cette lettre...
A la Comtesse!
(vivement: apercevant la Comtesse qui paraît avec Nina.)
Pas un mot!
(Le Philosophe va au-devant de Nina et reste près d'elle un peu à l'écart.)

LA COMTESSE
(au Comte)
Je vous cherchais depuis tantôt...
Nous avons, nous tenant chacune par l'épaule,
Longé le bois le long des chênes...

LE COMTE
(rageur, bas à la Comtesse)
Et des saules...

LA COMTESSE
(à part)
O mon Dieu!

LE COMTE
(à la Comtesse, brusquement lui montrant les vers de Chérubin)
mConnaissez-vous ces vers?

LA COMTESSE
(très troublée)
Mais non!
(Le Philosophe et Nina se rapprochent et écoutent.)

LE COMTE
(furieux)
Mais si! (ironique) Le madrigal commence ainsi
«Pour celle qu'en secret j'adore!»

NINA
(à part, très émue; vivement)
Mes vers!

LE COMTE
(à la Comtesse)
Eh bien?

LA COMTESSE
Je les ignore.

LE COMTE
(violemment, bas)
Perfide, ils sont pour toi!

NINA
(très simplement)
Eh bien! non! ces vers sont pour moi!

LE COMTE
Pour vous?

LA COMTESSE
(bas à Nina qui ne comprend pas et la regarde avec de grands yeux étonnes)
Vous me sauvez!

LE PHILOSOPHE
(à part)
Cher ange!

LE COMTE
(à Nina)

Vous voulez me donner le change?

NINA
Mais!

LE COMTE
Comment me prouver que ces vers sont pour vous?

NINA
(simple)
Pourquoi donc vous mettre en courroux?

LA COMTESSE
(à part, défaillante)
Je suis perdue!

LE PHILOSOPHE
(à part)
Seigneur, ayez pitié de nous!

LE COMTE
(impératif, à Nina)
Eh bien?

LE PHILOSOPHE
(au Comte, essayant de détourner la colère du Comte)
C'est une enfant encore...

LE COMTE
(furieux)
Qui m'abusait...

NINA
(Ingénument, disant les vers de Chérubin)
«Pour celle qu'en secret j'adore!»
(affectueusement)
Ces vers sont faits pour moi, m'a juré Chérubin.

LA COMTESSE
(à part)
Ah! le traître, l'infâme!

LE PHILOSOPHE
(à part, les yeux au ciel)
O satané gredin!

NINA
(change doucement la chanson de Chérubin)
«Lorsque vous n'aurez rien à faire
Mandez-moi vite auprès de vous,
Le paradis que je préfère,
C'est un coussin à vos genoux.
Vous me remarquerez à peine,
Je me garderai de parler...
Et je retiendrai mon haleine
Si mon souffle peut vous troubler.
Afin que dans mon coeur morose
L'hiver fasse place au printemps,
Je demande bien peu de chose:
Un sourire de temps en temps...
Et si c'est trop... un regard même
Suffira pour me transformer.
Car sans rien dire je vous aime
Autant qu'un être peut aimer.»
(franchement)
Vous voyez! je connais par coeur tout le poème!

LE COMTE
(à Nina, lui remettant le billet)
Aussi je vous le rends, Nina,
Il est à vous.
(à la Comtesse)
Et vous, pardonnez-moi!
(Nina confuse prend le billet et sort en causant avec le Philosophe qui l'accompagne jusqu'à la terrasse.)

LA COMTESSE
(dépitée, pendant que le Comte s'incline en lui baisant la main; à part)
C'est la Nina qu'il aime!

LE COMTE
Mes soupçons, madame, étaient fous!
Je me repens!

LA COMTESSE
(s'éloigne - le Comte se rapproche)
Mais...

LE COMTE
Soyez bonne!

LA COMTESSE
(prenant après hésitation le bras du Comte qui sort avec elle.)
Pour cette fois, je vous pardonne!
(en sortant, à la dérobée, avec dépit)
C'est la Nina qu'il aime!

LE PHILOSOPHE
(seul, avec un tendre émoi)
C'est la Nina que tu choisis!
Ah! Chérubin! j'en suis saisi!
Moi qui craignais pour ta jeune âme,
Qui tremblais pour ton avenir,
Tu rêves d'épouser la femme
A qui je rêvais de t'unir!
(Entre Chérubin. Il est tout animé.)

CHÉRUBIN
Philosophe!

LE PHILOSOPHE
Ah! petit, viens vite!
Il faut que je te félicite;
Viens dans mes bras, je suis heureux!

CHÉRUBIN
Et moi, Philosophe... amoureux!

LE PHILOSOPHE
Oui, je sais.

CHÉRUBIN
(étonné)
Tu sais que je l'aime?

LE PHILOSOPHE
Oui.

CHÉRUBIN
Tu l'as vue, elle?

LE PHILOSOPHE
Elle même.

CHÉRUBIN
Ah! n'est-ce pas que c'est un être merveilleux?

LE PHILOSOPHE
Son coeur pur apparaît au cristal de ses yeux.

CHÉRUBIN
(légèrement goguenard)
Est-il très pur?

LE PHILOSOPHE
(croyant avoir mal entendu)
Hein, quoi?

CHÉRUBIN
(ravi)
Entends ces airs allègres! Vois, elle fait porter sa chaise par deux nègres.

LE PHILOSOPHE
Qui de nous deux est fou?

CHÉRUBIN
Regarde, la voilà!

LE PHILOSOPHE
Comment, tu n'es donc pas amoureux de Nina?

CHÉRUBIN
(surpris)
Moi?

LE PHILOSOPHE
De qui donc alors?
(Montrant le cortège de l'Ensoleillad, que l'on aperçoit à présent.)

CHÉRUBIN
(fier, enthousiaste)
Vois! Cela se devine!
J'aime l'Ensoleillad!

LE PHILOSOPHE
(épouvanté)
Non!

CHÉRUBIN
(triomphant)
Si!
(Il envoie un baiser à l'Ensoleillad qui passe dans sa chaise à porteurs et qui lui sourit.)

LE PHILOSOPHE
(accablé)
Bonté divine!

RIDEAU.
Fin du 1er Acte.

Acte II
(La grade cour-jardin d'une vieille et importante posada à l'enseigne: "Bon gîte contre bon argent." Des voyageurs, des voyageuses crient, tempêtent contre l'Aubergiste, contre les valets et les servantes de l'auberge.)

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
(à tue-tête)
Une chambre!

LES SERVANTES et LES VALETS
(à tue-tête)
Rien!

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
Une chambre!

LES SERVANTES et LES VALETS
Rien!

L'AUBERGISTE
(à tue-tête)
Je vous dis que tout est pris.

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
Une chambre! Une chambre! à n'importe quel prix!

L'AUBERGISTE
Rien! Je vous dis que tout est pris. Rien!

LES SERVANTES et LES VALETS
On vous dit que tout est pris.

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
... à n'importe quel prix!
Une chambre! une chambre! une chambre! à n'importe quel prix!

L'AUBERGISTE
Toute est pris! tout est pris! toute est pris!
Puis qu'on vous dit que tout es pris!

LE SERVANTES et LES VALETS
Tout est pris! tout est pris! tout est pris!
Puis qu'on vous dit que tout est pris!

LES VOYAGEUSES
(à l'Aubergiste, d'un air menaçant)
Sur son enseigne on n'inscrit pas
«Bon gîte contre bon argent!»
Quand on ne peut loger les gens!

LES VOYAGEURS
(de même)
Sur son enseigne on n'inscrit pas
«Bon gîte contre bon argent!»
Quand on ne peut loger les gens!

L'AUBERGISTE
(apoplectique)
Ah! pas tant de désinvolture!
Vous n'êtes pas nobles , ma foi!
C'est demain grand bal chez le Roi!
Allez coucher dans vos voitures.

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
(rageuses exclamations des voyageurs)
Ah!

L'AUBERGISTE
Et n'abîmez pas mon jardin!

LES VOYAGEUSE et LES VOYAGEURS
(tous, exaspérés)
Butor! gredin! qu'on le bâtonne, qu'on le tue! Misérable!

L'AUBERGISTE
(très bousculé par les voyageurs)
A moi, mes gens! dehors, plébéienne cohue!

LES SERVANTES et LES VALETS
Dehors! Dehors! Dehors! Dehors!

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
Butor! Butor! gredin! gredin! misérable!

LES SERVANTES et LES VALETS
Dehors! Dehors!

LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
(tout, en hurlant)
Non! Non!
(Les Valets et les Servantes, à coups de broches, de balais etc... chassent ces forcenés dehors. - Cris, tumulte. La Comtesse et La Baronne paraissent.)

LA COMTESSE
Ah! Baronne! Enfin, c'est ici.

LA BARONNE
Je n'en puis plus, chère Comtesse.

L'AUBERGISTE
(à part)
Comtesse, Baronne!!
(avec suffisance)
... ah! voici les gens que j'aime, la Noblesse!!
(s'avançant et saluant)
Mesdames, mon respect me prosterne à vos pieds.

LA BARONNE
(à l'Aubergiste lui coupant la parole)
Où sont nos chambres?

LA COMTESSE
Nos époux ont dû, je suppose,
Retenir nos appartements?

L'AUBERGISTE
(empressé)
Oui, deux appartements charmants;
L'un est tout bleu, l'autre est tout rose,
Que vos grâces lèvent les yeux... C'est là.

LA COMTESSE
(regardant avec son face à main)
Ce balcon du milieu?

LA BARONNE
(prétentieuse, sentimentale)
Où s'enchevêtrent des glycines...

L'AUBERGISTE
Non... les deux fenêtres voisines... Là...

LA COMTESSE
(sursautant)
Une lucarne!

LA BARONNE
(horrifiée)
Un oeil de boeuf!

L'AUBERGISTE
Le mobilier en est tout neuf.

LA BARONNE
C'est affreux!

LA COMTESSE
Horrible!

LA BARONNE
Lugubre!

L'AUBERGISTE
(faisant l'article)
C'est au Midi, c'est très salubre.

LA COMTESSE
(ultra nerveuse)
Nous choisir ces taudis! nos maris étaient gris!
(d'un air décidé)
J'arrête l'autre chambre à n'importe quel prix!

L'AUBERGISTE
C'est impossible.

LA COMTESSE
Ah! ça, bélître, ignores-tu mon rang?

LA BARONNE
Mon titre?

L'AUBERGISTE
(tout en s'inclinant)
Ah! fussiez-vous princesses de Bagdad,
Je vous refuserais.

LA COMTESSE
La colère me gagne.
Manant! loges-tu donc ce soir le roi d'Espagne?

L'AUBERGISTE
(avec mystère)
Le roi, non... mais qui sait... la Reine? Ensoleillad!

LA COMTESSE
La danseuse!

LA BARONNE
Une fille!

LA COMTESSE
Ah! j'étouffe!

LA BARONNE
J'enrage!

LA COMTESSE
J'étouffe!

LA BARONNE
J'enrage!

L'AUBERGISTE
(survenant)
Quel est ce bruit?

LE COMTESSE
(au Comte avec agitation)
Monsieur, c'est un indigne outrage!

LA BARONNE
(renchérissant)
A quoi donc sert notre vertu?

LA COMTESSE
(de même)
A quoi donc sert notre noblesse?
Si par l'aplomb d'une drôlesse

LA BARONNE
Si par l'aplomb d'un drôlesse

LE COMTE
(effrayé)
Chut!

LE BARON
(qui est entré avec le Comte, de même)
Chut!

LA BARONNE et LA COMTESSE
Notre prestige est abattu! A quoi donc sert notre vertu!!

LE COMTE, LE BARON et L'AUBERGISTE
(tous trois avec mystère et frayeur)
Chut! Chut! parlez tout bas!

LA COMTESSE et LA BARONNE
... notre vertu!

LE COMTE, LE BARON et L'AUBERGISTE
Chut! parlez tout bas!

LE COMTE
La prudence vous le commande.

LA COMTESSE et LA BARONNE
Pourquoi?

LE BARON
(en confidence)
Vous ne savez donc pas qu'ici

LE COMTE, LE BARON et L'AUBERGISTE
C'est le Roi qui la commande.

LE DUC
(survenant)
Holà! quelqu'un!

LA COMTESSE et LA BARONNE
Le Duc!

LE DUC
(à la Comtesse, à la Baronne)
Mesdames!
(Il leur baise la main; au Comte, au Baron)
Messieurs, le devoir vous réclame;
Le Roi reçoit dans un moment.

LE COMTE et LE BARON
Nous partons.
(Le Comte et le Baron s'inclinent les domestiques les aident à s'apprêter.)

LE DUC
(mystérieusement à l'Aubergiste)
Cet appartement?

L'AUBERGISTE
(montrant la fenêtre du balcon)
Le voilà!

LE DUC
(à l'Aubergiste)
C'est bien... la personne vous arrivera d'ici peu...
(Il remet des pièces d'or à l'Aubergiste.)

L'AUBERGISTE
(saluant très bas)
Que votre Seigneurerie est bonne...

LE DUC
Adieu, Mesdames!

LE COMTESSE et LE BARONNE
(font leur plus belle révérence.)
Duc, adieu!
(Le Duc, le Comte et le Baron sortent.) 

LE CAPITAINE RICARDO, 6 MANOLAS et 6 OFFICIERS
(Au loin, et se rapprochant peu à peu, la voix des officiers et de leurs petites amies.)
Le vin rend gai, l'amour rend fou,

L'AUBERGISTE
(allant aussitôt regarder au dehors)
Voici les officiers.
(Il frappe dans ses mains; servantes et valets arrivent apportant des tables, etc.)

RICARDO
Vive Bacchus!

RICARDO, MANOLAS et OFFICIERS
Vive Cythère!
Sur terre on vit très peu de temps.

RICARDO
Il faut donc s'amuser,

RICARDO, MANOLAS et OFFICIERS
Il faut donc s'amuser beaucoup!
(La troupe joyeuse envahit le jardin de la posada.)

MANOLAS
(sopranos, en criant)
Des gâteaux! Des gâteaux!
(Officiers et Manolas s'installent s'embrassent; rires et cris.)

OFFICIERS
(ténors, s'exclamant)
Pas ce vin là! non!

LA COMTESSE

(à l'Aubergiste)
Quelles sont ces femmes?

L'AUBERGISTE
Des filles de plaisir.

LA BARONNE
(entraînant la Comtesse vers la posada)
Cette auberge est infâme.

RICARDO, MANOLAS et OFFICIERS
Le vin rend gai, l'amour rend fou.

RICARDO
C'est moi, Ricardo, qui régale!

L'AUBERGISTE
Holà! à ces seigneurs versez de mon vieux vin Manzanille.
(Nouvelles exclamations joyeuses.)

MANOLAS
(réclamant, à tue-tête)
Des gâteaux!

RICARDO
(à l'Aubergiste; avant de boire et montrant son verre plein)
Est-il très bon?

L'AUBERGISTE
(n'osant pas trop s'avancer)
Il est meilleur.

MANOLAS et OFFICIERS
(en joie)
Sur terre on vit très peu de temps!

RICARDO
(très cavalièrement à l'Aubergiste)
Si tout n'est pas très fin, hôtelier, on t'étrille.
Apprends donc que dans un moment
Nous allons tous fêter, avec ces belles filles,
Un nouveau compagnon, cornette au régiment!

L'AUBERGISTE
(s'éloignant)
Vous serez satisfait.
(Les Manolas arrangent leurs coiffures; tapotent leurs robes tout en causant.)

UNE FILLE
Quel âge a ce cornette?

RICARDO
(négligemment)
Je ne sais pas!

UNE AUTRE FILLE
Vingt ans?

UN AUTRE
Trente ans?

UN AUTRE
Blond?

UNE AUTRE
Beau garçon?

UNE AUTRE
Ses titres?

LA 1re
... son pays?

LA 2de
... son rang?

RICARDO
Que de sornettes!
(Enlaçant la taille d'une belle fille: Pepa)
Pensez à nous, qu'il aille au diable!

DEUX OFFICIERS
Il a raison!

QUATRE AUTRES OFFICIERS
Il a raison!

TOUTES MANOLAS
(se récriant)
Mais nous sommes ici pour fêter sa venue!

CHÉRUBIN
(apparaissant sur le seuil de la posada)
Camarades, et vous, beautés, je vous salue!

RICARDO et TOUS LES OFFICIERS
(stupéfiés)
C'est lui! c'est lui! qu'il est petit! qu'il est petit!

TOUTES LES MANOLAS
(surprises)
C'est lui! c'est lui! qu'il est gentil! qu'il est mignon!

RICARDO
Mon sabre est plus haut que son corps!

UN TRÈS GRAND OFFICIER
(basse ou baryton - grosse voix)
Il nous arrive à la ceinture!

RICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
... qu'il est petit!

CHÉRUBIN
(se mordant les lèvres, arrive crânement sur eux.)
Je ne suis pas grand, mais... tout doux...
Vous verrez que sous la mitraille
Je saurai redresser la taille,
Et qu'à la première bataille
Je paraîtrai plus grand que vous!

LES MANOLAS
(applaudissant Chérubin)
Bravo! Bravo! Bravo! Bravo!
(Chérubin embrasse et lutine une des filles, Pepa.)

LES OFFICIERS
(furieux)
Comment, il embrasse... il caresse...

RICARDO
(furieux)
Ma maîtresse! Il a besoin d'une leçon!
(s'avançant)
Çà, deux mots, mon jeune garçon!

CHÉRUBIN
(a frémi sous cette interpellation)
Je suis à vos ordres, brave homme!

RICARDO
(suffoqué)
Brave homme! Il veut que je l'assomme!

CHÉRUBIN
(il met la main à son épée)
Assommez-moi, si vous l'osez!

LES MANOLAS
(avec transport)
Bravo! Bravo!

RICARDO
(hors de lui)
L'audace est sans pareille!
(à Chérubin)
Si je vous vois encor donner un seul baiser
Je vais vous couper les oreilles!
(Il met la main à son épée; Chérubin l'arrête du geste.)

CHÉRUBIN
(à Ricardo, gentiment)
Ne mettez pas flamberge au vent
Pour chaque baiser que je donne,
Vous vous battriez trop souvent!

RICARDO
(à ses amis, montrant Chérubin)
Il raille encor!

CHÉRUBIN
(reprenant)
Mais si vous tentez ce destin
Vous vous battrez comme respire.
Vous vous battrez soir et matin
(sans respirer)
Et la nuit! Car la nuit m'inspire!
(d'un petit air rageur)
Vous vous battrez à l'infini,
Vous en aurez crampes et fièvres!
(très souriant et moqueur)
On voit moins d'abeilles au nid
Que je n'ai de baisers aux lèvres!

RICARDO
(dégaînant)
Battons-nous donc!

CHÉRUBIN
(avec son plus fin sourire)
C'est entendu!
(Les Valets accourent et ouvrent la grande porte de fond. On aperçoit une jeune femme très élégante descendre d'un carrosse. Elle a un loup.)

LES MANOLAS
(à Ricardo, à Chérubin, aux Officiers)
L'arme au fourreau. Le duel est défendu!

CHÉRUBIN
(observant les mouvements de la jeune femme)
Quelle taille! et quel fin visage!
(aux Manolas)
Mesdames, livrez-moi passage,
Je vais l'embrasser sous son loup.
(L'Ensoleillad masquée, entre, suivie de ses femmes.)

LES MANOLAS
(à Chérubin)
Vous la connaissez?

CHÉRUBIN
(lestement)
Pas du tout!
(Chérubin embrasse L'Ensoleillad sur le cou; surprise, elle retire son masque. Chérubin stupéfié reconnait L'Ensoleillad.)

L'ENSOLEILLAD
(à Chérubin)
C'est vous?

CHÉRUBIN
C'est vous!
(pliant le genou et lui baissant la main)
Ah! j'ai l'âme marrie,
Me pardonnerez vous jamais ma brusquerie!

L'ENSOLEILLAD
(lui faisant signe de se relever)
En effet, le baiser fut brusque et mal donné!
(tendant la joue)
Faites mieux, cette fois, vous serez pardonné!
(Au milieu des acclamations et des rires des Manolas, Chérubin embrasse du bout des lèvres Ensoleillad.)

RICARDO
(à Chérubin, s'impatientant)
Monsieur, je vous attends.

CHÉRUBIN
(dégaînant)
En garde!

L'ENSOLEILLAD
(voulant l'arrêter)
Comment! Un duel! vous êtes fou!

CHÉRUBIN
Un bon ange me garde
Puisque je me bats devant vous.
(aux Manolas; simple et galant)
Daignez ici prendre vos aises.
(aux Serviteurs)
Servantes, valets, quelques chaises...
(Les Officiers installent les dames afin qu'elles soient bien placées pour assister au duel; pendant ce temps les violons arrivent.)

LE TRÈS GRAND OFFICIER
Voici les violons mandés pour le festin.

RICARDO
(nerveux)
Renvoyez-les.

CHÉRUBIN
(très gai)
Du tout, battons-nous en musique!

RICARDO
Renvoyez-les, c'est enfantin!

CHÉRUBIN
Non, qu'ils entrent!

L'ENSOLEILLAD
(lui envoyant un baiser et une rose)
C'est héroïque!

RICARDO
(à Chérubin)
Etes-vous bientôt prêt
Car la main me picote.

CHÉRUBIN
(à L'Ensoleillad, ayant ramassé la rose)
Vos pieds n'ont pas de tabouret.
(à Ricardo)
J'y suis! (aux violons) Messieurs!
(Il lance aux musiciens une bourse pleine; puis il met la rose de l'Ensoleillad à sa bouche et tombe en garde. Les violons se hâtent de s'accorder.)
Une gavotte!
(Le duel commence.)

L'ENSOLEILLAD
J'ai peur!

RICARDO
A toi!

CHÉRUBIN
(parlé)
Manqué!

L'ENSOLEILLAD
(se cachant la tête derrière son éventail)
Mon Dieu!

LES MANOLAS
(à deux)
J'ai chaud!

D'AUTRES
J'ai froid!

L'ENSOLEILLAD
Seigneur! Je tremble!

LES MANOLAS
(petit cri d'effroi)
Ah!

CHÉRUBIN
(aux musiciens, tout en se battant)
…ça, messieurs de l'archet, voyons... un peu d'ensemble!!
(L'Aubergiste accourt avec Le Philosophe. Cri des filles; à cette reprise Chérubin est près d'être touché. L'Ensoleillad s'évanouit - on l'entoure.)

LE PHILOSOPHE
(éploré)
Un duel!

L'AUBERGISTE
Un duel! chez moi!
(criant)
Alguazils! (à ce mot, grand tohu-bohu) alguazils!!

CHÉRUBIN
(tenant l'Aubergiste par le cou)
Tais-toi! tais-toi!
(Chérubin lâche l'Aubergiste pour courir aux pieds de l'Ensoleillad évanouie.)

LES MANOLAS et LES OFFICIERS
Quelle algarade!

RICARDO
(apercevant Chérubin aux pieds de l'Ensoleillad)
Mais... que fait-il encore?

LES OFFICIERS
(calmant Ricardo)
Du calme, camarade!

LE PHILOSOPHE
(affolé; au capitaine Ricardo)
Quoi! vous vouliez j'en suis tremblant,
Tuer cet enfant là...

RICARDO
(furieux)
Dites: cet insolent!
(tremblant de colère)
Embrasser Pepa, ma maîtresse;
C'est un outrage.

LE PHILOSOPHE
(indulgent)
Une caresse!

RICARDO
Il l'offensa!

LE PHILOSOPHE
(rectifiant)
Il l'embrassa.

RICARDO
C'est une insulte, sur mon âme!

LE PHILOSOPHE
Ah! (avec vivacité) comme l'on voit bien que vous n'êtes pas femme!
(Tout cette scène avec agitation, émotion tendre, et chaleur sans cesse grandissante, très larmoyant)
Songez, monsieur, que l'on est au printemps...
Que la fille est jolie et qu'il a dix-sept ans!
(avec émotion et agitation)
Dix-sept ans! c'est un coeur que l'amour illumine.
On rêve... on chante... on rit... on veut mourir,...
Et l'on est malheureux de ne pouvoir souffrir...
(chaleureux)
Et l'âme se fleurit comme l'herbe au printemps!
Songez donc! dix-sept ans!
Songez donc! dix-sept ans!
Dix-sept ans! (avec des larmes) dix-sept ans!!

RICARDO
(ému, prenant les mains du Philosophe)
Ah! vous avez raison!

L'AUBERGISTE
(accourant, s'épongeant le front tout en regardant l'Ensoleillad qui sourit à Chérubin)
Quel discrédit pour ma maison!

CHÉRUBIN
(allant vers Ricardo)
A nous!

RICARDO
(bon enfant, tendant la main à Chérubin)
Ta main!

L'AUBERGISTE
(désespéré de ce qui arrive)
L'Ensoleillad évanouie!

LES MANOLAS et LES OFFICIERS
C'était l'Ensoleillad!

L'AUBERGISTE
(avec la voix brisée par l'émotion)
Messieurs! j'avais l'honneur... de recevoir chez moi...
L'Ensoleillad... mandée au Palais... par le Roi!

RICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
Par le Roi!
(Le temps que Chérubin est de nouveau avec l'Ensoleillad, Le Philosophe en profite pour jeter le trouble en l'âme des assistants.)

LE PHILOSOPHE
Si le Roi connaît cette affaire
Nous sommes tous perdus...

RICARDO, L'AUBERGISTE, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
(Tous, effrayés et entre eux.)
Si le Roi connaît cette affaire
Nous sommes tous perdus!
Que faire?

L'ENSOLEILLAD
(arrivant en s'éventant, toute gracieuse et provocante)
Bah! messieurs, c'est tout arrangé.
Vous parlez de péril de crime,
Mais on ne s'est pas égorgé;
Ce duel n'était qu'un jeu d'escrime.
(Le Philosophe ravi, rentre dans la posada en soufflant et en s'épongeant.) (une coupe de champagne à la main, avec crânerie et désinvolture)
Plus de soucis, de la gaîté!
Ah! buvons (sans respirer) pour que la joie en nos âmes renaisse!
Filles, buvez à la jeunesse!
(éclatant de rire et d'ivresse)
Ah! Garçons, buvez, buvez à la beauté! à la (caressant) beauté!
(tendre et amoureux)
Je bois à vox amants, je bois à vos maîtresses,
Je bois aux coeurs heureux, aux coeurs brisé... amis!
Je bois à toutes les caresses,
Et je bois à tous les baisers!
Oui! je bois à tous les baisers!
Je bois aux baisers, aux caresses... à tous les baisers!

CHÉRUBIN, RICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
(Les Manolas et les Officiers, avec une joie enthousiaste)
A l'Ensoleillad! à l'Ensoleillad! à la Reine de l'amour et de la beauté!!

L'ENSOLEILLAD
Je bois à la beauté!!
(entourée de tous ces jeunes gens et des belles filles)
Soit, j'accepte la Royauté,
Mais puisque je suis souveraine,
A l'endroit du duel, ici même,
J'ouvre le bal!
Me suit qui m'aime!
(très marqué et saccadé)
…la! la! la! la! la! la! la! la! la!

(l'ensoleillad danse la manila)"

TOUS
(dans un grand élan:)
Brava! (cri prolongé)

L'AUBERGISTE
(accourant)
Madame, en votre appartement votre poudreuse est préparée.

CHÉRUBIN
(avec chagrin)
Vous partez?

RICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
(désolés)
Vous partez?

L'ENSOLEILLAD
(avec mélancolie)
Les meilleurs moments ont, hélas, le moins de durée!

CHÉRUBIN, RICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
Vous partez?

L'ENSOLEILLAD
Adieu, adieu, ma petite cour,
Un destin plus grand loin de vous m'entraîne,
Mais dans un palais quand je serai Reine
Je regretterai ce règne d'un jour!
Adieu! ma petite cour! adieu!

CHÉRUBIN, RICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
Adieu, notre Reine d'un jour! adieu!

L'ENSOLEILLAD
(à Chérubin avant de disparaître)
J'espère vous revoir.

CHÉRUBIN
(très amoureux)
Ah! combien je vous aime!
(L'Ensoleillad disparaît.)

LES OFFICIERS
(à Chérubin, avant de partir)
Au revoir, camarade, à demain!

RICARDO
(à Chérubin)
Mon estime est pour vous extrême,
Serrons-nous à nouveau la main.

LES OFFICIERS
(cordial)
Au revoir, camarade, à demain!

CHÉRUBIN
(aux amis qui s'éloignent)
Le vin rend gai, l'amour rend fou!
Vive Bacchus!

LES MANOLAS et LES OFFICIERS
(en disparaissent)
Vive Cythère!

CHÉRUBIN
Sur terre on vit très peu de temps!

LES MANOLAS et LES OFFICIERS
(assez loin)
Il faut donc s'amuser...

CHÉRUBIN
Il faut donc s'amuser beaucoup!
(Le crépuscule commence à tomber.)

LES OFFICIERS
(très loin)
Le vin rend gai, l'amour rend fou!
Vive Bacchus!

LE PHILOSOPHE
(qui vient d'entrer et écoute les voix qui s'atténuent; à chérubin)
Médite sur ceci, Chérubin, et prends garde...

CHÉRUBIN
(nerveux, lui coupant la parole)
Laisse-moi, tu bavardes!

LE PHILOSOPHE
(saisi)
Qu'as-tu donc?

CHÉRUBIN
Je me tiens à quatre
Pour ne pas, toi, te provoquer!

LE PHILOSOPHE
Comment, moi?

CHÉRUBIN
J'ai failli me battre
Et mon premier duel est manqué.

LE PHILOSOPHE
(anéanti)
Quoi! c'est cela qui te tracasse;
Vraiment, c'est à désespérer.

CHÉRUBIN
(regardant la fenêtre de l'Ensoleillad qui s'est éclairée)
L'Ensoleillad devant sa glace
Doit en ce moment se parer

LE PHILOSOPHE
(inquiet)
Viens donc!

CHÉRUBIN
Non!
(Durant que Chérubin va et vient cherchant à apercevoir l'Ensoleillad, le Philosophe le suit tout en parlant; et Chérubin lui répond de façon très distraite.)

LE PHILOSOPHE
Le Duc te déteste,
Et le Comte demeure ici.

CHÉRUBIN
(sur la point des pieds)
Raison de plus pour que je reste;
Je verrai ma marraine aussi.

LE PHILOSOPHE
Songe au péril qui t'environne.

CHÉRUBIN
Me prends-tu donc pour un poltron?

LE PHILOSOPHE
(de plus en plus agité)
Cette fenêtre est au baron.

CHÉRUBIN
Bravo! je verrai la baronne!

LE PHILOSOPHE
Mais choisis-en une à la fois.

CHÉRUBIN
(le plus gravement de monde)
Je voudrais bien, je ne peux pas.

LE PHILOSOPHE
Il les aime par ribambelles!

CHÉRUBIN
(s'arrêtant enfin pour éclairer une bonne fois l'esprit de son vieux maître)
Je ne peux me fixer, les femmes sont trop belles!
Une femme! Une Femme!
(très caressant et animé)
Ce mot me rend tout attendri...
Il me parfume l'âme!
(sans respirer)
Une femme!
Ce mot, c'est mon mot favori, quel doux mot: une femme!
De soupirer ce nom, je ne puis me lasser... ce nom, ce nom est une ivresse!
Une femme!
Quel mot charmant à prononcer...
Quelle caresse...
Et je ne puis choisir.
Chacune tour à tour
Me met le coeur en flamme!
Et je tombe à l'instant amoureux de l'amour...
Dès que passe une (caressant) femme!

LE PHILOSOPHE
Pour élève, un tel garnement!

CHÉRUBIN
(au Philosophe, lestement en s'éloignant)
Voilà ton châtiment!
(se dressant sur la pointe des pieds vers la fenêtre de l'Ensoleillad)
Ah! lui parler!

LE PHILOSOPHE
(l'adjurant affectueusement)
Petit, recule... l'Ensoleillad voit chaque jour
Les plus fins roués de la Cour
Et tu vas être ridicule!

CHÉRUBIN
Je reste.

LE PHILOSOPHE
Pourquoi t'obstiner?

CHÉRUBIN
(d'un air frondeur et décidé)
Parce que... toi, (vivement) tu m'as donné des conseils que je tiens à suivre.

LE PHILOSOPHE
Moi! Dieu puissant!
J'étais donc gris.

CHÉRUBIN
(avec un grand sérieux)
Philosophe, vous étiez ivre!

LE PHILOSOPHE
(consterné)
Juste ciel! Et que t'ai-je appris?

CHÉRUBIN
(doctoral)
Tu m'as dit:
(léger, vif, avec volubilité)
Si tu veux séduire
Beaucoup de femmes ici-bas voici comme il faut te conduire...

LE PHILOSOPHE
(qui vient de sursauter, l'interrompant)
Doux Jésus!

CHÉRUBIN
(avec un sentiment de prière dans la voix.)
Ah!
(subitement, observant que la fenêtre de l'Ensoleillad va s'ouvrir)
Va-t'en!

LE PHILOSOPHE
Mais non, il ne faut pas.

CHÉRUBIN
(vivement cette fois)
Mais va-t'en donc?

LE PHILOSOPHE
(sortant accablé)
Mea culpa!!
(L'Ensoleillad paraît derrière son balcon en fer forgé.)

L'ENSOLEILLAD
Qui parle dans la nuit confuse?
Quelle est l'ombre sur le gazon?

CHÉRUBIN
(bas)
Soyons naïf et vous, ma muse,
Inspirez-moi quelque chanson.

L'ENSOLEILLAD
(éclairée par la lumière de sa chambre)
La lune en nappe d'or s'étale
La brise est tiède comme un bain...
La nuit me rend sentimentale.

CHÉRUBIN
(à part)
Sois poitrinaire, Chérubin.
(Il chante en s'accompagnant sur son épée en guise de guitare.)
Madame! J'ai vingt ans à peine
Et je suis un adolescent;
Mais j'ai tant d'amour et de peine
(sans respirer)
Que déjà je suis languissant...
Le baiser, ma lèvre l'ignore,
Tous mes rêves sont orphelins,
Et je suis très naïf encore.

L'ENSOLEILLAD
(avec un intérêt légèrement railleur)
Vous vous en vantez?

CHÉRUBIN
Je m'en plains!

L'ENSOLEILLAD
Pauvre enfant! Il a l'air sincère!
(Elle réfléchit une seconde et recule doucement vers la chambre où elle disparaîtra en disant:)
Il ne faut pas vous désoler...
Je descends pour vous consoler!
(La lune éclaire tout le jardin.)

CHÉRUBIN
(subitement ému et tremblant)
Ici l'Ensoleillad!
Nous serons seuls ensemble!!
Mon Dieu! c'est pour de vrai que cette fois je tremble...
(Paraît l'Ensoleillad; un moment d'émotion, puis d'une voix tremblante:)
Ensoleillad!
(Il conduit l'Ensoleillad vers le banc et la regarde avec extase.)
Là! près de moi?

L'ENSOLEILLAD
Enfant!

CHÉRUBIN
..que vous êtes jolie!!
(sincèrement ému)
Hélas! Ensoleillad!
(un silence)

L'ENSOLEILLAD
Pourquoi ces grands yeux de (lié et caressant) mélancolie?

CHÉRUBIN
(des larmes dans la voix)
Vous partez demain...
(Souriante, essuyant avec son fin mouchoir de dentelles les larmes de Chérubin.)

L'ENSOLEILLAD
Pas ce soir.

CHÉRUBIN
(très malheureux)
Mais je ne dois plus vous revoir...
Et bientôt qui sait, demain même...
Vous m'oublierez... (très ému) Le Roi vous aime.

L'ENSOLEILLAD
(amoureuse et avec élan)
Qu'importe demain et tout l'avenir!
(avec une infinie tendresse)
Mon âme te parle (plus bas) et ton coeur m'écoute.
Rêve que ce soir ne doit plus finir...
Puisque pour un soir (avec abandon) je t'appartiens toute.
Admire la nuit.
La lune ce soir a tant de clarté
Qu'un oiseau surpris croyant voir l'aurore
Au bord de son nid s'est mis à chanter.
Ecoute, le bois tout entier s'éveille...
Ecoute...
Le vent tout bas, nous souffle à l'oreille:
Amants trop bavards, hâtez-vous d'aimer!

CHÉRUBIN
Ton âme me parle...

L'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN
...et mon coeur l'écoute...
Rêvons que ce soir ne doit plus finir.
Ah! qu'importe demain! et tout l'avenir!
Puisque tu [je] t'[m]) appartiens toute, toute!

L'ENSOLEILLAD
(très amoureusement)
Je t'appartiens toute...
Je t'appartiens toute...
(La lune se voile.)

CHÉRUBIN
Toute!

L'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN
(dans le bois)
Toute!
(Enlacés, les deux amoureux s'éloignent dans le bois...)

LE COMTE
(paraissant à la petite porte charretière qu'il referme soigneusement derrière lui)
Eh bien?

LE DUC
(à la porte de l'auberge)
Personne?

LE BARON
(à la porte des appartements)
Non, personne!

LE DUC
(pendant que le Comte et le Baron inspectent)
Le Comtesse, ni la Baronne
Ce soir ne me donnent d'effroi.
Si je tremble c'est pour le Roi! pour le Roi!

LE COMTE
Plaçons-nous.

LE DUC
Plaçons-nous.

LE BARON
Plaçons-nous.

LE DUC
Je veille à la porte.

LE BARON
Moi, je surveille le verger.

LE COMTE
Je surveilles les couloirs.

LE DUC
De la sorte nous conjurerons le danger.
Soyons adroits!

LE COMTE
Soyons prudents!

LE BARON
Soyons adroits!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
... tandis que tout repose...
Veillons! Veillons!

LE DUC
Et bien que vous soyez en cause,
Mes amis, ne pensez qu'au Roi!

LE COMTE
... et soyons adroits!

LE BARON
... et soyons prudents!
(Pendant que le Duc, le Comte et le Baron vont au fond se consulter, l'Ensoleillad et Chérubin paraissent à l'orée du bois.)

CHÉRUBIN
(amoureusement)
Ensoleillad!

L'ENSOLEILLAD
(très effrayée, apercevant les trois hommes)
J'ai peur! Ils sont là!

CHÉRUBIN
(regardant, puis en prenant vite son parti)
Ma Mésange!
Je vais les dépister en leur donnant le change.
Fais un détour... par le sentier. Là!
(Il l'embrasse, goguenard)
A fin chasseur plus fin gibier!!!
(Elle s'esquive et rentre furtivement dans la posada. Chérubin disparaît au moment où les trois hommes se séparent. On entend la voix de Chérubin)
Lorsque vous n'aurez rien à faire
(les trois hommes revenant vite les uns près des autres)

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Chérubin! c'est lui!

CHÉRUBIN
Mandez-moi vite auprès de vous...

LE BARON
D'ici, la voix sort...

LE DUC
Il se tait...

LE VOIX DE CHÉRUBIN
Ah!

LE COMTE
Non!

LE DUC
Il chante encor!

LE BARON
Il chant encor!

LE VOIX DE CHÉRUBIN
(comme plus loin)
Le paradis que je préfère c'est un coussin à vos genoux!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Le scélérat est dans le bois...
Nous le tenons bien cette fois.
(L'Ensoleillad inquiète paraît à son balcon; on entend la voix des trois hommes criant: Taïaut)

L'ENSOLEILLAD
(émue)
Je les entends à sa poursuite...
Mais Chérubin se moque deux.
Hélas, le bonheur passe vite,
Nous étions si bien (lié et caressant) seuls tous les deux!
Ses lèvres cherchaient mes lèvres dans l'ombre...
(chaleureux)
Chérubin! reviens! ah! reviens!

LA VOIX DE CHÉRUBIN
Je suis là!

L'ENSOLEILLAD
(regardant en vain)
Chérubin!

CHÉRUBIN
(toujours invisible)
J'ai dépisté la meute.
(en riant)
Le Duc jure si fort
Que la forêt s'ameute.

L'ENSOLEILLAD
Mais... je ne te vois pas...
Où donc te caches-tu?

CHÉRUBIN
(apparaissant à califourchon sur le mur)
J'y suis!

L'ENSOLEILLAD
Ciel! sur le mur!

CHÉRUBIN
(en se préparant à descendre)
Aïe!

L'ENSOLEILLAD
Qu'as-tu?

CHÉRUBIN
(il descend par le treillage)
Non! j'ai mal!

L'ENSOLEILLAD
Où donc?

CHÉRUBIN
(continuant sa dégringolade)
Pas à l'oreille.
Car je m'étais assis sur un fond de bouteille.

L'ENSOLEILLAD
(amusée et joyeuse)
Prends garde!

CHÉRUBIN
(sautant à terre)
Je descends!
(Il prend une échelle et l'applique contre le balcon de l'Ensoleillad. Chérubin grimpe et se trouve aussitôt en haut de l'échelle; s'il ne peut pénétrer chez l'Ensoleillad;gaiement)
Mais c'est pour mieux monter!

L'ENSOLEILLAD
Ah! mon Dieu!

CHÉRUBIN
(il parvient, à travers les barreaux du balcon fermé, à enlacer son amie; triomphant)
Me voilà!

L'ENSOLEILLAD
Chérubin!!

CHÉRUBIN
Ma beauté!
(Ils s'étreignent. La lune les caresse d'un grand rayon.)

L'ENSOLEILLAD
(avec élan)
Amour! amour! (sempre appassionate) quand tu t'en mêles,
Les jaloux peuvent sur venir;
Les amants qu'on veut désunir...

CHÉRUBIN
Tu les rapproches d'un coup d'aile.
(avec élan)
Amour! amour! (sempre appassionate) entends ma voix;

L'ENSOLEILLAD
Phoebé luit trop sur nos visages,

CHÉRUBIN
Les jaloux vont nous voir du bois...

L'ENSOLEILLAD
Cache la lune...
Cache la lune d'un nuage.
(La lune s'obscurcit.)

CHÉRUBIN
(joyeux)
Miracle! Eros répond...
Et Phoebé s'obscurcit!!

L'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN
Eros, Dieu d'allégresse, Eros!
O toi qui fais mourir d'une main qui caresse...
Divin Eros, Eros merci!
(Tout à coup les jalousies des fenêtres de la Baronne et de la Comtesse se soulèvent.)

L'ENSOLEILLAD
(effrayée)
Du bruit, descends.
(Ils se laisse glisser en bas de l'échelle... L'Ensoleillad s'est sauvée un instant dans sa chambre.)

LA COMTESSE
(de la fenêtre)
Qui va là?

CHÉRUBIN
(à part)
Ma marraine!

LA BARONNE
(apparaissant de même)
Qui parle?

CHÉRUBIN
(à part)
Seigneur, l'autre aussi! (vivement à la Baronne) C'est moi!

LA COMTESSE
Quoi?

CHÉRUBIN
(à la Comtesse)
C'est moi!

LA COMTESSE
(très bas)
Vous ici!

L'ENSOLEILLAD
(revenant)
Parlez plus haut, j'entends à peine!

LE COMTESSE et LA BARONNE
Imprudent!

L'ENSOLEILLAD
Quoi? (surprise d'entendre plusieurs voix) qui chuchotte ainsi?

LA COMTESSE et LA BARONNE
(surprises d'entendre plusieurs voix)
... qui chuchotte ainsi?

CHÉRUBIN
(cherchant une défaite)
C'est le vent!!

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
Quoi?

CHÉRUBIN
Chut! Puisque de si loin on ne peut s'embrasser,
Puisqu'on ne peut parler, lancez-moi quelque gage...
J'implore un souvenir (tendre) à défaut d'un baiser.

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
Ah! comment vous résister, beau page!

LA BARONNE
(lui lançant un bouquet)
Tiens!

L'ENSOLEILLAD
(lui lançant sa jarretière)
Tiens!

LA COMTESSE
(lui lançant un ruban de son cou)
Tiens!

CHÉRUBIN
(ravi, attrapant les trois gages, puis les pressant contre son coeur)
Ah! le bon tour!
Je suis tout mitraillé d'amour!

L'ENSOLEILLAD
(effrayée)
Le Duc!
(Chaque fenêtre se ferme brusquement après chaque exclamation)

LA BARONNE
(effarée)
Le Baron!

LA COMTESSE
(craintive)
Le Comte!
(Chérubin, pour apercevoir l'ennemi, grimpe sur l'échelle.)

LE BARON
(arrivant, une lanterne à la main)
Il est pris!

LE DUC
Cernons le jardin!

LE COMTE
C'est un scandale!

LE DUC
Une honte!
(Chérubin dégringole au milieu d'eux trois. Il jette devant lui l'échelle, et, goguenard, provocant, les attend les bras croisés.)

LE BARON
Bandit!

LE DUC
Gredin!
(Les trois hommes sont exaspérés.)

LE COMTE
(dans une colère froide)
D'où venez-vous?

LE DUC
(avec explosion)
De quelle chambre?

LE COMTE
(désignant la chambre de la Comtesse, à part)
Vient-il d'ici?

LE BARON
(montrant la chambre de la Baronne; à part)
Vient-il de là?

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
(Tous, à Chérubin)
Réponds! Réponds!

CHÉRUBIN
(leur éclatant de rire au nez)
Tra la la la la la la!!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Réponds! Réponds!

CHÉRUBIN
Je m'amuse! Je m'amuse!

LE BARON
(en levant sa lanterne vers Chérubin)
Ce bouquet est à ma femme!

LE COMTE
(trépidant de rage concentrée)
Ce ruban à la Comtesse!

LE DUC
(avec explosion)
Sa jarretière!!

CHÉRUBIN
Je m'amuse! Je m'amuse!

LE DUC
(se découvrant)
Pauvre Roi!

LE COMTE
Ce ruban!

LE BARON
Ce bouquet!

LE DUC
Rendez la jarretière!

LE BARON
(dégaînant)
Rendez!

LE DUC
(dégaînant)
Rendez!

LE COMTE
(dégaînant)
…ou c'est la mort! la mort! la mort!

LE DUC
(roulant des yeux terribles)
…avec le cimetière!

LE BARON
...avec le cimetière!
(Tous les trois chargeant Chérubin avec des cris féroces.)

CHÉRUBIN
Jamais! Jamais! Jamais!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Tiens! Tiens! Tiens! Tiens! Tiens! Tiens! Tiens!
(Chérubin tient tête aux trois énergumènes, mais, aux cris arrivent aussitôt l'Aubergiste affolé et Le Philosophe éploré.)

L'AUBERGISTE
(accourant affolé)
Alguazils!! alguazils!!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Tiens! Tiens!

LE PHILOSOPHE
(éploré.)
Trois duels! ah! mon pauvre garçon!
Trois duels! Trois duels!
(On sonne la cloche. Le duel s'est arrêté - la porte charretière est ouverte - la cour de la posada est envahie par une foule de serviteurs - avec torches et lanternes - de servantes, de passants, de voyageurs et voyageuses réveillés en sursaut, qui paraissent dans leurs costume de nuit.)

L'AUBERGISTE, LES SERVANTES, LES VALET, LES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
Quel scandale! Quel scandale! Quel scandale!

LE DUC
Je tuerai demain ce garçon!
Le Roi me donnera raison!
Le Roi me donnera raison!

LE COMTE et LE BARON
Ma femme aimer ce polisson!
Ah! quelle indigne trahison!
Ah! quelle indigne trahison!

CHÉRUBIN
Tra la la! Tra la la!
Je m'amuse! Je m'amuse!
(paraît le Corrégidor suive d'Alguazils)

LES SERVITEURS
(annonçant à tue-tête)
Le Corrégidor!!

LE BARON
(se jette sur le Corrégidor; à part, avec effarement)
Gardez-vous qu'on le soupçonne;
Mais avec la Comtesse il est bien!

LE COMTE
(même, jeu)
Ah! monsieur, n'en parlez a personne
Il vient de chez l'Ensoleillad!
(de l'autre côté)
Chut! n'en dites rien!

LE BARON
(de l'autre côté)
Chut! n'en dites rien! n'en dites rien! rien!

LE DUC
(même, jeu)
Il vient de chez la Baronne, chut! mais au Baronne n'en dites rien!

L'AUBERGISTE, LES SERVANTES et LES VALETS
Pour la maison quel scandale!
Le patron en perdra la raison!
(Les trois fenêtres se sont ouvertes, les trois femmes sont apparues.)

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Chut! n'en dites rien!
(Les trois femmes à leurs fenêtres.)

L'ENSOLEILLAD
(éplorée, à part)
Trois duels à la fois! Ils le tueront!

LA COMTESSE & LA BARONNE
(à part)
Ils le tueront!

LE PHILOSOPHE
Trois duels à la fois!
Ils le tueront! mon Dieu! O mon Dieu!
O mon Dieu! O mon Dieu!

CHÉRUBIN
Tra la la la la la la la la la!
Je suis gai comme un pinson!
Zon! zon! zon!
Ah! que je m'amuse! la la!
Quelle nuit! Je m'amuse! la! la!

L'AUBERGISTE, LES SERVANTES, LES VALETS et LA FOULE
Quel scandale! Quel scandale!

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
Pauvre garçon! Ils le tueront!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Voyez, il rit! voyez, il rit!
Je tuerai demain ce garçon!

L'ENSOLEILLAD
Hélas! Hélas!

LA COMTESSE et LA BARONNE
C'en est fait! Ils le tueront!
C'en est fait! Ils le tueront!

L'AUBERGISTE, LES SERVANTES, LES VALETS et LA FOULE
Quel scandale! Pour la maison!

LE PHILOSOPHE
Mon Dieu! Il a trois duels!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
Le Roi me donnera raison!

LE DUC
Oui, je tuerai ce garçon!

LE COMTE et LE BARON
Quelle indigne trahison!

LE COMTE
(à Chérubin; très catégorique)
Demain, je vous tuerai!

L'AUBERGISTE, LES SERVANTES, LES VALETS et LA FOULE
Quel scandale pour la maison!
Quel scandale pour la maison! Ah!

L'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
Ah! Ah! mon Dieu!

LE PHILOSOPHE
Mon Dieu! Mon Dieu! Ah!

LE DUC, LE COMTE et LE BARON
A mort! A mort! Ah!

CHÉRUBIN
Tra la la! Tra la la! Tra la la!
(Sur un signe du Corrégidor les alguazils entourent et arrêtent le Duc, le Comte et le Baron qui protestent et se démènent comme des fous furieux. Les trois femmes s'évanouissent,... chacune à son balcon. - cris - tumulte indescriptible.)

Acte III

Le patio pittoresque de la même posada espagnole
(Un escalier de bois conduit à la galerie du premier étage; à droite, des lauriers roses et des grenadiers dans des jarres forment un coin printanier au milieu duquel Chérubin, accoudé sur une table, écrit silencieusement. Le Philosophe paraît: il s'avance discrètement du côté de Chérubin et l'observe sans en être aperçu.)

LE PHILOSOPHE
(doucement)
Chérubin!

CHÉRUBIN
(continuant à écrire et presque sans lever la tête)
Un moment!

LE PHILOSOPHE
(doucement)
Chérubin!
(intrigué)
Qu'écris-tu là?

CHÉRUBIN
(de belle humeur)
Mon testament! J'ai trois duels!

LE PHILOSOPHE
(estomaqué)
Malheureux!

CHÉRUBIN
(un peu songeur, mais cependant frivole)
Ah! je soupire un peu...
(assez légèrement)
Mais je n'ai pas l'âme morose...
J'ai toujours vu la vie en bleu;
(au mot de «mort» le pauvre Philosophe devient tout pâle)
La mort... je veux la voir en rose.
(Il lit son testament.)
Si je reçois un coup de dague,
Si ce soir je dois trépasser,
A Nina je donne ma bague...
Pour être un peu son fiancé.
A l'Ensoleillad rose et brune,
Dont l'amour un soir m'a grisé,
Je donne toute ma fortune,
Et c'est bien peu pour son baiser.
(avec émotion)
A mon seul ami...
(le Philosophe désespéré lui fait signe qu'il ne voudrait rien entendre)
... j'abandonne
Mes bois et mon manoir.
Je lui fis du chagrin par fois...
Mais je sais bien qu'il me pardonne!
(à ces mots, le Philosophe, qui sanglote, se jette dans les bras de Chérubin.)

LE PHILOSOPHE
(très ému)
Mourir! Quand on a cet air radieux!
Quand l'amour rayonne en ses yeux!
(hors de lui)
Mourir quand l'amour rayonne en ses yeux,
Mourir quand la vie en son coeur s'éveille,
Mourir quand on a cet air radieux,

CHÉRUBIN
Que dis-tu?

LE PHILOSOPHE
Mourir quand on a des couleurs pareilles!
Mourir! Mourir! (violemment ému) Mourir!

CHÉRUBIN
Que dis-tu?

LE PHILOSOPHE
Que ta mort (enragé) serait abominable!
Non! tu ne mourras point, par le diable!

CHÉRUBIN
(amusé)
Il jure!

LE PHILOSOPHE
(transfiguré)
En garde!

CHÉRUBIN
Pourquoi donc?

LE PHILOSOPHE
(confidentiel)
Je veux t'apprendre un coup de maître.

CHÉRUBIN
(s'amusant beaucoup)
Tu t'es donc battu?

LE PHILOSOPHE
(se confessant)
Comme un reître.

CHÉRUBIN
Toi si sage!
(Le Philosophe s'armant d'une lardoire lui donne une leçon d'escrime.)

LE PHILOSOPHE
A ton espadon!
Je simule un contre de quarte,
En sixte, en quarte,
En sixte, encor,
Ton fer veut passer, je l'écarte,
Battez, dégagez.
(Il se fend)
Tu es mort!

CHÉRUBIN
(enthousiasmé)
Bravo! Superbe!

L'AUBERGISTE
(revenant du dehors)
Un duel encor! Alguazils! Alguazils!

CHÉRUBIN
Tais-toi butor!
Ce n'était qu'un jeu!
(l'Aubergiste sort.)

LE PHILOSOPHE
(apparaissent la Comtesse et La Baronne)
La Comtesse!

CHÉRUBIN
Et la Baronne.

LA BARONNE
(à la Comtesse)
De l'adresse.

LA COMTESSE
(à la Baronne)
Du calme!

CHÉRUBIN
(au Philosophe, à part)
Quel air courroucé!

LE PHILOSOPHE
(à Chérubin, à part)
Qui fait des fautes les supporte.

CHÉRUBIN
Va faire le guet à la porte!
(Le Philosophe sort.) (très ennuyé, voyant venir à lui les deux femmes, à lui-même)
Ah! quel moment je vais passer!
(aux deux femmes)
Je tombe aux pieds de tant de grâce!
(Les deux femmes très irritées, très nerveuses.)

LA COMTESSE et LA BARONNE
Pas de grands mots! Et pas de phrases!

CHÉRUBIN
Mais...

LA COMTESSE et LA BARONNE
(sèchement et impératif)
Répondez-nous... la vérité! la vérité! la vérité!
Pour qui chantez-vous donc, beau page, cette nuit?

CHÉRUBIN
(embarrassé)
Cette nuit?

LA COMTESSE et LA BARONNE
(après s'être consultées en confidence.)
Pourquoi demandez-vous des gages? Cette nuit?

CHÉRUBIN
Cette nuit?

LA COMTESSE et LA BARONNE
(toutes les deux avec irritation et fermeté)
Le vérité, voyons, Monsieur, la vérité!

CHÉRUBIN
(commençant à en avoir assez.)
Eh bien, tant pis! Hier j'ai chanté...

LA COMTESSE
(soupirant)
Pour moi?

LA BARONNE
(de même)
Pour moi?

CHÉRUBIN
(un peu confus)
Non... pour une autre!

LA COMTESSE et LA BARONNE
(ayant tout deviné, furieuses, exaspérées)
L'Ensoleillad!

LE PHILOSOPHE
(arrivant vivement)
Vos maris!
(Il s'esquive aussitôt.)

LE COMTESSE
(à part)
Bien!
(Le Comte et le Baron s'arrêtent en voyant leurs femmes causer avec Chérubin. Celles-ci feignent d'ignorer la présence de messieurs leurs maris et accablent Chérubin qui souffre mille morts.)

LA COMTESSE
(haut, en redoublant de colère vis à vis de Chérubin et paraissant très amoureuse quand il s'agit de son mari)
Vous me compromettiez aux yeux d'un époux que j'adore!

LA BARONNE
(même jeu, plus outrée encore)
Vous chantiez pour l'Ensoleillad
Et mon pauvre mari, oui, mon mari l'ignore!

LE BARON
(pris au jeu, au Comte)
Les entendez-vous?

CHÉRUBIN
(à part, exaspéré)
Les pécores!

LA BARONNE
Enfin, répondez...

LA COMTESSE
Est-ce vrai, répondez?
(bas à Chérubin)
Répondez ou vous me perdez...

CHÉRUBIN
(tremblant de rage, mais voulant malgré tout disculper les deux femmes)
C'est vrai! c'est vrai!

LE BARON
(accourant vers sa femme qui semble stupéfiée de le trouver là; avec expansion)
Chère femme adorée!

LA BARONNE
(jouant l'étonnement)
Vous!

LE COMTE
(même jeu que le Baron)
Femme aimée!

LA COMTESSE
(même jeu que la Baronne, mais avec plus de hauteur)
Ah! c'est vous!

CHÉRUBIN
(trépignant de rage devant cette double comédie)
Les perfides! les perfides!

LE COMTE
(bas à sa femme)
Pardonnez-moi!

LE BARON
(doucement à la sienne)
Pardonnez-nous!

CHÉRUBIN
(n'en pouvant plus, se tournant vers les deux hommes; très décidé)
Nos duels tiennent toujours, j'espère?

LA BARONNE
(insolente)
Vous dites?

LA COMTESSE
(persiflante et méprisante)
Un duel? Pourquoi faire?

LA BARONNE
(de même)
Il perd la tête ce garçon!

LA COMTESSE
(railleuse)
Il devient fou!

CHÉRUBIN
(anxieux)
Que signifie?

LA COMTESSE
(même ton)
Il faut une raison
Pour exposer sa vie!

LA COMTESSE et LA BARONNE
Pour un duel il faut un outrage,
Or l'outrage n'existe plus!

CHÉRUBIN
(avec colère)
Que signifie!

LA COMTESSE et LA BARONNE
Quittez ces grands airs superflus,
Ils conviennent mal votre âge!

LE COMTE et LE BARON
(railleurs)
Tous mes regrets, mon jeune enfant!

LE COMTE
Tous mes regrets...

LE BARON
Adieu, petit.

CHÉRUBIN
(bondissant sous l'insulte)
Je vous défends!

LA COMTESSE et LA BARONNE
(éclatant de rire se moquant de lui)
Il vous défend!
(en manière de raillerie, à leurs cher maris)
Oh! prenez garde!
(Tous remontent pour s'éloigner.)

CHÉRUBIN
(outré, hors de lui)
Ah! les coquines! les pendardes!
Me font-elles assez souffrir!

LE COMTE
(en se retournant)
Tous mes regrets...

LE BARON
(de même)
Adieu, petit.

LA COMTESSE et LA BARONNE
(de même)
Adieu, petit.

CHÉRUBIN
(très nerveux - éclatant - emporté)
Ah! ne pas même pouvoir mourir!
(On voit arriver le Duc, envoyé de Roi, entouré d'officiers, de seigneurs et de pages.)
Ah! le Duc! au moins lui!
(Il se précipite vers le Duc.)

LE DUC
(très important; à haute voix à la foule qui accourt)
Arrière! au nom du Roi!
(à l'Aubergiste, haletant)
A l'Ensoleillad hâte-toi
De porter ce royal message.

CHÉRUBIN
(frappé, à part)
L'Ensoleillad!

L'AUBERGISTE
(à la foule qui envahit le patio, à tue-tête)
Rangez-vous tous! livrez passage
A la chaise à porteurs du Roi!
(Il se hâte de gravir l'escalier qui même chez l'Ensoleillad. Des musiciens (guitaristes, mandolinistes) ont aussitôt grimpé l'escalier et donnent une aubade à l'Ensoleillad, devant sa porte, au 1er étage. La foule écoute avec ravissement. Chérubin est seul, à part, très ému.)

L'ENSOLEILLAD
(On entend la voix de l'Ensoleillad qui se marie avec les instruments)
Vive amour qui rêve, embrase et fuit!
Vive amour qui meurt en une nuit!
Pleurez donc damoiselles,
Mais des larmes frivoles!
Pleurez donc damoiselles,
Mais des larmes frivoles!

CHÉRUBIN
(à part, très ému)
Vers elle tout mon coeur m'entraîne!
Pendant un soir, l'éternité,
Je fus le roi de cette reine!
Ce fut à moi tant de beauté!
(L'Ensoleillad apparaît éclairée par un coup de soleil radieux; elle reprend le chant de l'aubade, tout en restant immobile près de la porte ouverte.)

L'ENSOLEILLAD
(à pleine voix)
Vive amour qui rêve, embrase et fuit!
Vive amour qui meurt en une nuit!
Si l'amour a des ailes,
C'est afin qu'il s'envole!
Si l'amour a des ailes,
C'est afin qu'il s'envole!
Si l'amour a des ailes
C'est afin qu'ils s'envole!

LA FOULE
(extasiée)
L'Ensoleillad est reine par la beauté!

L'ENSOLEILLAD
Ah!
(L'Ensoleillad va s'avancer, mais, devant l'attitude de Chérubin elle s'arrête... interdite.)

CHÉRUBIN
(à l'Ensoleillad, fou de désespoir et d'amour)
Par pitié! Ne pars pas!
Ah! que ton coeur m'écoute!
Tu m'as dit: Je t'appartiens toute!
Tu m'as dit: Ce soir ne doit plus finir!
Qu'importe (déchirant) demain et tout l'avenir!
Ah!
(L'Ensoleillad descend lentement, les yeux fixés sur Chérubin tout palpitant; parvenue au bas de l'escalier, faisant effort pour dissimuler son émotion et, ne pouvant reconnaître Chérubin en un pareil moment, elle s'adresse à la foule en le désignant.)

L'ENSOLEILLAD
Quel est-il?

CHÉRUBIN
(brisé)
O mon Dieu!

LE DUC et LA FOULE
(Tous à Chérubin)
Impudent! qu'il recule!
Place aux gens de Sa Majesté!
(L'Ensoleiilade est montée dans sa chaise; la foule l'acclame pendant qu'elle s'éloigne, laissant Chérubin éperdue et pleurant dans les bras du Philosophe qui vient d'entrer tout ému.)

LA FOULE
(unies)
L'Ensoleillad est deux fois reine
Par la faveur et la beauté! par la beauté!
Adieu!
(Tous s'inclinent. Sortie générale.)

CHÉRUBIN
(abattu, au Philosophe qui le berce dans comme un enfant)
Ton amitié me reste seule...
Et je n'ai plus que toi...
L'amour même, je le déteste,
On a flétri ce que j'aimais.

LE PHILOSOPHE
(affectueux)
C'est ton premier chagrin, en somme,
Bénis-Ie s'il t'a transformé;
(très ému)
Tu viens de souffrir comme un homme,
Te voilà digne enfin d'aimer.

CHÉRUBIN
(avec amertume)
Je ne veux plus aimer jamais...
Mon âme désormais a trop de dégoût...
Je ne veux plus aimer jamais...
La femme est vile, (violent) elle est infâme!

LE PHILOSOPHE
(avec une philosophie douce et consolante)
Ne plus aimer jamais!
Pourquoi, petit, tant de rancoeur?
Ne plus aimer jamais!
C'est bien à tort que tu t'irrites...
A coeur léger fille sans coeur...
On a les femmes qu'on mérite! Petit!
Attends la femme pleine de douceur
Qui console dans l'infortune,
Chacun de nous en connaît une...
Attends de l'avoir rencontrée...
Tu verras, petit, tu verras!

CHÉRUBIN
(sincère, résolu)
Ah! jamais je n'ai tant désiré
(palpitant et nerveux)
Une épaule pour y pleurer,
Un bras qui me soutienne!

LE PHILOSOPHE
Tu verras, petit, tu verras!

CHÉRUBIN
Qu'elle vienne!

LE PHILOSOPHE
...attends!!

CHÉRUBIN
(avec un tendre élan)

J'attends!!
(On a entendu le roulement d'une voiture puis quelques doux tintements de sonnailles.)

LE PHILOSOPHE
(apercevant la Nina encore invisible; lentement)
Et quand Eliézer vit Rebecca paraître,
Il dit: Mon Dieu, voici la femme de mon maître.
(Il sort doucement au moment où Nina apparaît au seuil de la posada. Elle est dans ses vêtements de deuil.)

CHÉRUBIN
(ému, troublé, courant à Nina)
Nina!

NINA
(tremblante et s'arrêtant interdite)
Chérubin!

CHÉRUBIN
En voiles de deuil!
Pourquoi si pâle et si changée...
Et pourquoi dans tout votre accueil
Cette douceur découragée?

NINA
(doucement, sans méchanceté, ni rancoeur)
Las! est-ce à vous de l'ignorer?

CHÉRUBIN
(l'attirant dans le coin fleuri du patio de la posada)
Nina! mon coeur tremble et s'étonne...
C'est moi qui vous fis tant pleurer?

NINA
(très simple)
Je ne pleure plus... Demain j'abandonne
Le monde et les miens, Car j'entre au couvent.
Voici vos vers... Je vous pardonne...
J'y croyais... J'étais une enfant.
J'ai dû vous paraître un peu bête.
J'ai cru, vous voyant plein d'émoi,
Que j'avais fait votre conquête
Et que ces vers étaient pour moi...
J'ai dû vous paraître un peu bête.
Quand vous veniez auprès de moi...
Mon coeur me montait à la tête...
Je tremblais... je ne sais pourquoi,
Mais je perdais un peu la tête...
Quand vous veniez auprès de moi.
(à mi-voix)
Et maintenant... que je m'apprête
A vous quitter, (émue) j'ai tant d'émoi...
Que mon courage est en défaite...
(simple)
Adieu, adieu... demain j'entre en retraite.
Je vous aimais! oubliez-moi! oubliez-moi!
(regardant Chérubin)
Vous pleurez?

CHÉRUBIN
(des larmes plein les yeux)
Nina!

NINA
(très émue)
Quoi, tu pleures?

CHÉRUBIN
Ces larmes là sont meilleures
Que tout les vains plaisirs qu'autrefois j'ai connus.

NINA
(palpitante)
Tu n'as plus ton rire moqueur!

CHÉRUBIN
(ravi)
Un sourire plus beau s'éveille dans mon coeur.

NINA
(dans une progression d'émotion)
Quoi, tu ne railles pas?
Ta tendresse est profonde?

CHÉRUBIN
Avec des yeux nouveaux je regarde le monde!
Viens! ma Nina! viens! ma Nina! viens! tout contre moi.

NINA
(vaincue, confiante, amoureuse)
Mon Chérubin, je crois en toi!

CHÉRUBIN
Je n'avais de l'amour compris que la caresse...

NINA et CHÉRUBIN
Aimer, sentir, souffrir, ces mots sont une ivresse!
Aimer, sentir, souffrir, ces mots sont une ivresse!

NINA
Mon Chérubin, je crois en toi! je crois en toi!
Mon Chérubin, je crois en toi! toujours à toi!

CHÉRUBIN
Viens contre moi, tout contre moi! tout contre moi!
O Nina! viens tout contre moi?
Je crois en toi!
(Au moment où Chérubin et Nina sont encore enlacés, revient le Duc avec le Philosophe et les officiers qui devaient être témoins dans le duel. Ils portent des épées de combat sous le bras.)

LE DUC
(Suffoqué, en apercevant sa pupille dans les bras de ce petit gredin de Chérubin)
Dans ses bras, ma pupille!
O rage! ô triple rage!

RICARDO
(se tordant de rire)
Quel gaillard!

LE DUC
(hors de lui)
A qui s'en prendra-t'il demain!

CHÉRUBIN
(s'inclinant devant le Duc, ébahi)
Ce n'est pas un nouvel outrage,
La Nina m'accorde sa main.
(La Nina va supplier son tuteur qui semble lui dire: «Pauvre fille»!)

RICARDO
(goguenard, à Chérubin)
Tu parles mariage...
Quoi, tu sonnes déjà la retraite à ton âge?

CHÉRUBIN
(radieux, frappant sur l'épaule de Ricardo)
La retraite! Allons donc.
(Cloches lointaines) (souriant et doux)
Dans ce lever du jour
Ecoute le clocher qui s'éveille et résonne...
Ecoute, ce n'est pas la retraite qui sonne...
C'est la diane pour l'éveil de notre amour!

LE PHILOSOPHE
(bas à Chérubin en apercevant le ruban de la Comtesse qui sort de son habit.)
Ces gages, jette-les. Nina doit te suffire!

CHÉRUBIN
(après un mouvement d'hésitation, ne pouvant se décider à se dessaisir des gages d'amour, avec en sourire indéfinissable, il renfonce le ruban; parlé)
Bah!!
(courant à Nina qui a conquis son tuteur et le plus ingénument du monde; parlé)
Nina, je t'aime!

RICARDO
(regardant Chérubin et joyeusement)
C'est Don Juan!

LE PHILOSOPHE
(pensif, regardant Nina)
C'est Elvire!

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